Laurence Fritsch

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Sur les pas ...

...des vierges noires et des déesses-meres

Un mythe fondateur
Il était une fois en Provence des histoires étranges. Voilà qu’en différents lieux à différentes époques des bovins reniflent la terre et trouvent nichée dans un buisson et non loin d’une source une statue de la vierge à l’enfant. Et cette statue a une particularité : elle est en bois très foncé. Elle pourrait même se confondre à la terre. Elle y a parfois séjourné très longtemps, soit qu’on l’ait volée et cachée, soit qu’elle y soit venue elle-même pour mieux se protéger des prédateurs. Allez savoir ! Toujours est-il que ces vierges appelées Vierges noires sont bien mystérieuses. La tradition rapporte également qu’à l’origine, elles seraient venues d’orient avec saint Luc qui les auraient sculptées de sa main – Luc dont le nom signifie « lumière » - Imaginez vous qu’elles sont treize fois semblables[1]. Car treize points précis de leur légende et de leur statuaire les relient, permettant de leur donner ce que l’on pourrait bien appeler une « appellation contrôlée ».

Des déesses-mères millénaires
Le culte des vierges noires se situe dans la continuité du culte des déesses-mères dont le nom variait selon les époques. D’Artémis d’Ephèse, au corps recouvert de seins, première déesse-mère apportée par Protis à Phocée, la Marseille grecque[2], aux Matres romaines en passant par les Matronae celtiques, ce sont toutes des déesses de la fécondité issues du fond des âges. Parfois le souvenir d’Isis la noire qui redonna vie au corps démembré d’Osiris ou de Cybèle, la Grande Mère romaine importée d’Asie mineure où elle était vénérée sous la forme d’une pierre noire, reste très présent, jusque dans la phrase du « Cantique des cantiques » à laquelle se réfèrent les chrétiens : « Je suis noire, mais je suis belle, filles de Jérusalem »[3],

Artémis d'Ephèse, reproduction de la statue apportée par les Phocéens au Ve siècle avt JC.

Musée du VIeux-Marseille

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La fête de la Chandeleur  autour de la Vierge Noire de Marseille

C’est du reste la phrase brodée sur le bas du manteau dont est parée la Vierge Noire de Marseille pour l’octave de la Chandeleur. C’est le 2 février en effet que commence notre itinéraire.

Cinq heures du matin, jour de la Chandeleur. Dans la nuit, de tous les quartiers de la ville convergent les groupes de chrétiens, flambeaux à la main, vers Notre Dame de Confession. Les pêcheurs, les corps de métier ne sont pas en reste, les jeunes non plus qui participent très fidèlement à cette cérémonie. La nef est pleine et résonne depuis longtemps des chants et des prières. En bas dans la crypte, seuls les prêtres et les diacres de Marseille ont accès ainsi que les porteurs qui veillent sur la toilette de Notre Dame. Car c’est les épaules recouvertes d’un manteau vert brodé d’une inscription rouge et or que Notre Dame de Confession accueillera le soleil levant en regardant la mer. Et les cierges que les fidèles allumeront seront aussi verts que l’espérance qui naîtra alors en leurs cœurs.

Car, dans les pays de désert où est née la religion chrétienne le vert de l’oasis symbolisait mieux qu’en nos contrées tempérées l’espérance, vertu théologale, lumière au bout du chemin. Couleur médiane entre chaud et froid, entre haut en bas, le vert colore chez les musulmans le manteau de l’envoyé de Dieu sous lequel ses descendants venaient se réfugier à l’heure du danger, comme les Marseillais viennent se réfugier auprès de Marie. Vert, couleur d’immortalité des rameaux, couleur mystérieuse associée au rouge et au feu, couleur chthonienne, alchimique, « la déesse indienne de la matière philosophale qui naît de la mer de lait a le corps vert »nous dit Fulcanelli qui hanta les rues de Marseille. Le graal a t-on dit serait de couleur verte. Voyez comme peut nous entraîner loin un simple manteau rituel. Il faut savoir aussi que les abbés de Saint Victor avaient obtenu du roi de sceller leurs actes avec de la cire verte car la Vierge Marie était Chancelière de l’abbaye.

Revêtue de sa chape d’espérance, vierge de la terre, vierge mère, Notre Dame de Confession est portée à dos d’hommes dans la nef, accompagnée par tout le clergé de la cité phocéenne sur le parvis pour saluer la ville au petit matin et surtout – quarante jours après ses couches s’offrir au soleil pour perpétuer le cycle de fécondation. Puis après avoir voyagé dans l’église, elle sera présentée à la vénération de tous pendant huit jours avant de regagner la terre d’où elle vient. Les fidèles font bénir le cierge en l’appliquant à la base du cou de la belle statue puis on s’en va à quelques pas de l’abbaye acheter les « navettes » au « Four des navettes », la plus vieille boulangerie de Marseille, ces pâtisseries bénies par Monseigneur Panafieu, elles aussi en forme de petites barques rappelant la barque mystique sans voile, sans rames, ni gouvernail, confiante en la Providence venue accoster sur les rives de Camargue.

Il y eut trois Vierges noires à Marseille dont une seule subsiste, Notre Dame de Confession, dont la statue trône dans la crypte de Saint Victor. Cette Bonne Mère Noire, appelée aussi Notre Dame du Feu Nouveau, est une petite statue du XIIIe siècle, en bois creux, du noyer foncé, sur lequel on aperçoit encore l’antique polychromie, particulièrement la tunique vert foncé parsemée d’étoiles d’or de la Vierge. Elle est assise, couronnée, tenant l’enfant Jésus bénissant sur son genou gauche. Celui-ci, cheveux crépus et yeux bridés, présente des traits orientaux. Il tient le globe terrestre dans sa main gauche serré contre lui tandis que de sa main droite pourvue de quatre doigts il lève le second pour montrer le ciel dans un signe de bénédiction. Il se dégage de cette posture hiératique une sorte de tendresse immédiatement sensible dont il faut se laisser imprégner.

 

Dans la crypte de Saint Victor, l'épreuve de la terre
Du reste descendre dans la crypte de Saint Victor est un moment magique où tout disparaît autour de soi dans une rencontre unique avec Notre Dame de Confession. Installée dans la chapelle romane primitive du Ve siècle au dessus des tombes jumelles des premiers martyrs chrétiens, surplombant l’autel qui n’est autre qu’un sarcophage d’enfant en marbre blanc, Notre Dame se trouve là au cœur du mystère chrétien de l’incarnation et de la mort qui ouvre sur la Vie. Le lieu est chargé ; chargé de témoignages invisibles qui confessent leur foi en Dieu. C’est là que Lazare et Marie-Madeleine prêchèrent avant que la sainte femme ne se rende à la Sainte Baume pour y vivre un érémitisme de trente ans.

“ Eglise nue, église brûlante, église où sur les lèvres des cierges, la prière vit. La prière est le fruit de toutes les douleurs. .. Un reste de jour tout là-haut anime la lutte de la voûte en ogive contre la voûte en berceau. En biseau d’éclair, une lueur descend d’une fenêtre sur l’autel. ” André Suarès, Marsilho

Des vestiges de culte à Aix

D'abord Notre Dame de Grace
Puis notre voyageur prendra la direction du nord pour se rendre à Aix en Provence où il se rendra dans trois lieux où subsistent les vestiges d’un culte de Vierge Noire. D’abord en l’église de la Madeleine – celle-ci étant très souvent associée au culte des vierges noires – où est vénérée Notre Dame de Grâce depuis 1724. La tradition veut que la statue ait été donnée aux cordeliers d’Aix par Saint Bonaventure. Apportée à l’église de la Madeleine le 22 mai 1791 puis cachée après avoir été profanée pendant la Révolution, cette statue fut restaurée au XIXe siècle et ornée de polychromie avant d’être couronnée en 1854. Elle se trouve dans la cinquième travée de gauche. La vierge pose ses pieds sur un croissant de lune. Il émane d’elle une grande force intérieure. Très vénérée – un rosaire y est dit hebdomadairement – elle est entourée de nombreux ex-voto. Non loin d’elle, le fameux triptyque de l’Annonciation, œuvre exceptionnelle attribuée à Barthélémy d’Eyck qui l’aurait peinte en 1444 où Marie reçoit de l’Ange l’annonce de sa maternité, symbolisée par un minuscule angelot nu flottant dans le rai de lumière qui l’atteint depuis la fenêtre ouvragée en rosace au dessus d’elle.

En sortant de la Madeleine, on passe derrière le palais de justice, puis on remonte les rues Méjanes, Vauvenargues et Gaston de Saporta vers la Cathédrale Saint Sauveur où se trouve Notre-Dame d’Espérance, dite la « vierge noire » de la cathédrale d’Aix. Non loin du retable du « Buisson Ardent » qui ne se consume jamais, célébration de la virginité de Marie, elle surmonte un autel de marbre polychrome de style rocaille du XVIIIe siècle au fond de la nef fameuse pour le grand arc de la perspective de l’architecte Laurent Vallon. En pierre peinte, elle date de 1521. A ses pieds, le diable est couché sous la forme d’un chien, figuration du démon assez courante autrefois dans les pays où les déesses-mères sont les plus fréquentes.

En quittant Aix pour reprendre l’autoroute, il convient de s’arrêter à Notre Dame de la Seds[4], ancienne cathédrale d’Aix en Provence. Là aussi remplacée par une statue polychrome, la vierge noire a disparu mais il est bon de se recueillir dans ce lieu intime.

A Noves, Notre Dame de Vacquières s'est cachée
Puis l’on se rendra à Noves. Pour cela, il convient de reprendre l’autoroute et de sortir à Avignon Sud. Immédiatement après le péage, la direction de Noves est signalée. Il suffit de la suivre pour se rendre dans ce charmant petit village dont l’église romane mérite à elle seule la visite. On s’attardera donc au cœur du village avant de prendre le chemin goudronné montant vers Eyragues. Là, à environ 2 kms du village sur le haut de la colline après avoir traversé un quartier résidentiel récent, dans le virage qui mène à Eyragues, sur la gauche un petit sentier forestier redescend vers le village. C’est à quelques mètres de la route sur la gauche que se trouve la chapelle de Notre Dame de Vacquières. Couverte de graffiti menaçant de mort quiconque entre là, la chapelle offre un piteux état. Aujourd’hui profanée et désaffectée, elle a été rachetée àl'aube du XXIe siècle par un propriétaire privé qui a pris l’engagement de la rénover et de la sécuriser pour recevoir de nouveau la Vierge Noire[5].

 

On dit en effet dans le village que la statue de la vierge a été volée mais retrouvée une première fois par un bœuf à la sortie d’un souterrain, volée de nouveau par des gitans. On dit aussi que la statue ou sa copie est conservée quelque part à l’abri des profanateurs jusqu’au jour où elle pourra retrouver sa maison.

 


 

Là encore perdure un culte à une déesse-mère. Il y avait en cet endroit un temple dédié à Hécate. Déesse à triple tête de vache, elle est un avatar de Diane-Artémis vénérée à Marseille. C’est une déesse ambiguë du jour et de la nuit, de la fécondité et des Enfers – visage infernal d’Artémis. Elle était vénérée aux carrefours ; de fait la statuette de la vierge, dans la plus pure tradition de l’invention des vierges noires, était enfouie au croisement précis d’une ancienne voie romaine et d’une draille de transhumance. On lui offrait des œufs car elle symbolisait la fertilité. Le rite a subsisté jusqu’à ces dernières années. Il y a trente ans, on pique- niquait encore aux pieds de Notre-Dame de Vacquières à qui l’on offrait des œufs le lundi de Pâques. Comme nombre de vierges noires, elle est d’ailleurs vénérée sous un second nom ; Notre-Dame des Œufs.

Pour mieux protégéer le culte de la fertilité
De petite taille, en bois noir plein, Notre-Dame des Oeufs porte l’enfant sur son bras gauche et n’a plus de bras droit. De facture très naïve, voire grossière, elle présente un visage aussi énigmatique que serein au pèlerin. Elle est réputée pour posséder des pouvoirs thaumaturges[6].

La Chapelle de la Vierge à Eygalières
En redescendant vers les Saintes Maries de la Mer, On fera bien de passer par Eygalières. A partir d’Eyragues, rejoindre Saint Rémy de Provence puis à gauche prendre la nationale direction Plan d’Orgon pour tourner à droite dans l’un des chemins départementaux qui mènent tous à Eygalières. On s’arrêtera quelques instants à la chapelle de la Vierge, ruine qui comporte encore une statue de la Vierge élevée sur un lieu divinisé dès le néolithique par les pasteurs parce qu’une source jaillit à cet endroit. Un puits fut donc taillé dans le roc au cœur de l’oppidum celto-ligure. Un culte s’établit donc à la déesse-mère dont une stèle servit longtemps de bénitier à ce lieu devenu dès le XIIIe siècle un lieu de pèlerinage chrétien le jour de Pâques.

Puis on reprendra la nationale pour revenir sur ses pas et soit rejoindre Saint Rémy pour gagner les Baux par la grande route soit faire un détour campagnard par l’aérodrome du Mazet qui permet de rejoindre directement Saint Paul de Mausole.

Et sur la pierre brute des Baux, les Tremaie

 

Arrivé au pays de la pierre brute, c’est à dire aux Baux de Provence, on s’intéressera particulièrement à un détail. Contre le rocher sous le donjon, orienté nord-est, un étrange bas-relief dit les « Trémaïe » représentent trois personnages sur lesquels les avis diffèrent. Si pour certains, il s’agit du général Marius flanqué de son épouse et de sa voyante – pardon sibylle ! - préférée, il semble plus probable que ces trois figures regroupées sous une voûte soutenue par deux colonnes pourrait bien être une triade de vierges-mères, les Matres latines, les Matronae celtiques, déesses de la fécondité confondues en Gaule avec Cybèle. Associées en triade, la plus grande au milieu porte un nourrisson emmailloté. A ses côtés, l’une des femmes tient des couches prêtes, l’autre une corbeille de fruits ou une corne d’abondance. Telle est du moins l’opinion de Guy Béatrice. Les chrétiens associèrent ces trois Mères aux trois Maries ou aux trois Parques d’autant que cet autel est proche de celui des « Gayes » ou « Gaïe », beaucoup plus difficile d’accès et beaucoup moins bien conservé à 250 mètres au sud, stèle funéraire d’un nommé Montanus, prêtre de … Cybèle avant de devenir chrétien puis hérésiarque.

A Arles, Notre Dame de la Major accueille les gardians
Sur la route du sud, par la D5 puis la D17 sur la droite à Maussane, patrie de Mistral, on parvient à Arles. Là encore, une église fut élevée au XIIe siècle sur un temple romain dédié à Cybèle. Située dans le quartier de l’Hauture, à l’est de l’amphithéâtre romain, sur une jolie petite place où se situe le monument dédié aux deux plus célèbres manadiers de Camargue, Folco de Baroncelli et Joseph d’Arbaud, Notre Dame de la Major accueille en mai, la fête des gardians. Après leur rassemblement sur le boulevard des Lices, la bénédiction a lieu sur le parvis de l’église à l’issue de la grand’messe. Cérémonie emprunte d’émotion et haute en couleur, elle a lieu traditionnellement le 1e mai qui inaugure le mois de Marie. Pourvus du trident, le ferre ou ficheiroun, les gardians seraient-ils des divinités de la mer montées brandissant leur instrument à trois rais de lumière pour mieux transmettre au taureau sacré l’énergie cosmique qui le portera vers l’arène ?

Car la réalité rejoint ici le mythe et le culte du taureau à travers la tauromachie est une prolongation du culte de Cybèle. En effet, lorsqu’on fouilla la chapelle des Saintes Maries au XVème siècle on y trouva un autel dit “ taurobolique ”. Dans les religions orientales, le taurobole (de Tauro : Taureau et Bolè, action de jeter, de frapper) est le sacrifice d’un taureau en l’honneur d’un dieu, suivi de l’aspersion de l’assistance avec le sang de la bête immolée. On rendait ce culte à Mithra et à Cybèle.

 

Cybèle et Hécate à sa droite

 

Aujourd’hui, dans la crypte de l’église des Saintes Maries de la Mer, la fidèle Sara des gitans siège à côté de l’autel taurobolique et la châsse contenant ses reliques sur le cippe dédié aux Junons. Place habitée d’un symbolisme fort.

Le Pélerinage des gitans à Sara-la-Kâli aux Saintes-Maries de la Mer
C’est ainsi que nous arrivons ainsi à l’ultime étape de notre pèlerinage sur les pas des déesses-mères ; le village des Saintes-Maries de la Mer et le pèlerinage des gitans à Sara-la-Kâli leur vierge noire le 24 mai.
Isolé sur une mince étendue de terre sablonneuse, le bourg est à l’image de la barque mystique; perdu au milieu des flots à la merci des caprices de l’impétueuse Méditerranée. Reconnaissable de loin à son clocher fortifié, le bourg vit par et pour le mythe des Saintes Maries, résurgence chrétienne du culte immémorial de la grande Déesse. L’histoire vient de loin car c’est à Saint Hilaire, ami de Saint Patrick l’évangélisateur de l’Irlande à la fin du IVème siècle de notre ère que l’on attribue la fondation d’un petit sanctuaire Sancta Maria de Ratis, ce dernier vocable, d’origine celte, signifiant place forte. Au XIIème siècle, les moines de l’abbaye de Montmajour construisent sur ce sanctuaire gallo-romain une église romane aux formes épurées, à l’exception, peut-être des chapiteaux au décor végétal d’où émergent des têtes d’hommes et de démons.

En fait, sur le site de la ville de Râ, c’est à dire du dieu soleil égyptien, où étaient accueillis les bateaux venant d’orient, on vénérait Cybèle et Isis : il en reste une source miraculeuse et une crypte. C’est donc là que s’installa très logiquement le culte de Notre-Dame de Ratis au VIe siècle (de « Râ » le soleil et « radeau » la mer) bientôt nommée Notre Dame de la Mer au XIIIe siècle. On voit encore aujourd’hui la pierre dont la poudre mélangée à l’eau du puits guérissait les aveugles et donnait la fécondité. Car Notre Dame de la Mer était elle aussi miraculeuse et thaumaturge : elle rendait la vue et permettait la vie.

Au XVIe siècle, elle devient la Sara des gitans, la servante de Marie-Jacobé et Marie-Salomé venues d’orient par la mer. Sara la Kali (la noire) est à rapprocher de la déesse noire hindoue Kali mais aussi du culte des Trois Maries et de l’autel des Tremaïe des Baux de Provence.

Il est possible que la légende des Saintes Maries soit une heureuse invention des moines de Montmajour désireux de retenir quelques jours les pèlerins se rendant à Saint Jacques de Compostelle. Tant il est vrai que la légende est belle qui veut que les juifs convertis fuyant les persécutions dirigées par Hérode Agrippa contre les premiers chrétiens accostent au rivage camarguais, débarquement qui a lieu vers l’an 44 ou 45 de l’ère nouvelle ouverte par la naissance du prophète. A la mort du Christ, Marie Jacobée, sœur de la Vierge et Marie Salomé, mère des apôtres Jacques le Majeur et Jean, accompagnées de Sara leur servante égyptienne, de Lazare le ressuscité, de Marthe sa sœur, de Maximin futur évêque d’Aix en Provence et de Marie Madeleine la pécheresse, fidèle amie du Christ et premier témoin de la résurrection soient chassés de Palestine. Cette sainte troupe s’embarque donc sur un esquif sans rame ni gouvernail sans oublier d’emporter la tête de Jacques le Majeur. Tout juste débarqués les juifs, ici encore indésirables, se séparent. Madeleine remonte vers la Sainte Baume, Marthe vers le nord. Seule Marie Jacobée et Marie Salomé décident de rester.

Quant à Sara, elle aurait peut-être fait partie du voyage ou serait originaire de la région. Une vision lui aurait annoncé l’arrivée de l’esquif ; elle se serait précipitée vers le rivage, aurait quitté sa robe pour s’en faire un radeau et rejoindre la sainte troupe pour l’aider à gagner la terre ferme. Telle est la version des Tsiganes.

Un mythe opportunément confirmé par des fouilles au XIVe siècle

La légende orale des Saintes-Maries est fixée au XIIIè siècle par l’écrit de Gervais de Tilbury, le culte officialisé en 1336 par l’archevêque d’Arles avant d’être confirmé en 1347 par une bulle de Benoît XIII, dernier pape d’Avignon. Un siècle plus tard, René d’Anjou fait organiser des fouilles qui, de la plus opportune manière, permirent de retrouver les reliques des saintes sous la forme de deux squelettes qui exhalèrent des “senteurs suaves ” au moment de leur mise au jour, et de consigner cette bienheureuse invention.

Notons tout de même au passage qu’on déterra un crâne serti de plomb qu’on ne pouvait identifier que comme celui de Jacques le majeur. Marcel Brasseur remarque qu’ « associé à une source et à un puits, le crane évoque le rite de fondation des németon celtiques. » Le procès-verbal des travaux rédigé par l’évêque de Marseille, si pressé de trouver les saintes reliques, aurait-il été entaché de subjectivité et aurait-il confondu rite de fondation et rite d’inhumation?

Qu’importe. Résurgence ou non du culte celtique des matres, les Saintes Maries, demi-sœurs de la Vierge si l’on en croit la Légende Dorée de Jacques de Voragine sont vénérées le 25 mai, et le 24 mai leur servante Sara, sainte patronne des Gitans, que l’Eglise ne reconnaît pas encore aujourd’hui. Et c’est dans la nuit du 24 au 25, au creux de l’ombre et de la crypte, que les femmes gitanes rendent hommage à leur vierge noire. Avant que cette pratique ne soit interdite, elles venaient toucher la statue de Sara et la recouvrir de leurs vêtements ou de morceaux de tissus. C’est encore là qu’elles élisent la reine des gitans. Aujourd’hui, une simple urne en verre recueille les offrandes mais la statue de Sara - en plâtre peint depuis que l’antique statue a disparu - est richement vêtue. Au petit matin du 25 mai, elle est portée en procession avec celle des Saintes Marie jusqu’à la mer où elle est aspergée d’eau – au lieu de la traditionnelle immersion, comme un retour à l’eau primordiale matricielle.

 

Quand le soleil a rendez-vous avec la lune...
Comme au début de notre périple, cultes solaire et lunaire s’unissent ; la marche des gitans à travers le monde suit le soleil dans sa course d’est en ouest pour venir redonner vie à leur vierge noire tous les ans au lever du soleil de Provence. Provence qui abrite le quart des Vierges noires encore conservées en Europe. Nombre d’entre elles se trouve dans notre département. Un bien beau voyage chargé de sens qui relie comme un fil d’Ariane des cultes apparemment éloignés mais qui se prolongent les uns les autres jusqu’à la vénération des chrétiens à Marie, vierge et mère, dont la pureté a accueilli le Verbe Incarné, gardienne de la vie toujours perpétuée.


...Bonne route à vous.

Et N'oubliez pas, dans la région, la Vierge noire de Manosque qui répond à tous les canons de la légende. Trouvée il y apeu dans un champs sous des ronces, elle a repris sa place ancestrale dans l'église de la ville.

 

Les photos non créditées des Vierges Noires sont extraites de l'ouvrage suivant: Sophie Cassagnes-Brouquet, Vierges Noires, aux éditions du Rouergue , le bas relief du IVe siècle avant Jésus-Christ figurant Cybèle et Hécate a été trouvée sur Wikipédia,les autres photos sont de l'auteur.
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[1] Jacques Huynen, L’énigme des vierges noires, éditions Robert Laffont

[2] Un temple lui était consacré sur la butte des Moulins (en haut du quartier du « Panier »)

[3] Cantique des Cantiques, de l’Ancien Testament, 1-5, Bible de Segond.

[4] Au bout du cours Sextius, prendre à droite le boulevard de la République sur la place Niollon ; Notre-Dame de la Seds se trouve juste à l’entrée de la première rue sur la droite.

[5] Le propriétaire se serait engagé à redonner vie à la chapelle pour l’automne 2001.

[6] A défaut de pouvoir la voir immédiatement, on trouvera une photo superbe de la statuette de Notre-Dame-des-Œufs dans le remarquable ouvrage de Sophie Cassagnes-Brouquet, Vierges Noires, aux éditions du Rouergue.