Pourvus du trident, le ferre ou ficheiroun, les gardians seraient-ils des divinités de la mer montées brandissant leur instrument à trois rais de lumière pour mieux transmettre au taureau sacré l’énergie cosmique qui le portera vers l’arène ? On retrouve dans cet outil tout le symbolisme du mythe créateur et ce qui n’était qu’un jeu au début du XIXème siècle se révèle aujourd’hui dans la plénitude du mythe.
Cultes tauroboliques aux Saintes Maries de la Mer
En effet, nous commencerons ce périple par les Saintes Maries de la Mer en plein cœur de la Camargue. Lorsqu’on en fouilla la chapelle au XVème siècle, on y trouva un autel dit “ taurobolique ”. Dans les religions orientales, le taurobole (de Tauro : Taureau et Bolè, action de jeter, de frapper) est le sacrifice d’un taureau en l’honneur d’un dieu, suivi de l’aspersion de l’assistance avec le sang de la bête immolée. On rendait ce culte à Mithra et à Cybèle.
Quant à la seconde, grande Mère des dieux et Maîtresse des fauves, son culte est introduit à Lyon sous le règne d’Antonin le Pieux (96-192) et inauguré par un taurobole pour le salut de l’Empereur. Il s’agissait d’une initiation par un baptême de sang. Si l’on en croit Jean Beaujeu, l’impétrant “ descendait dans une fosse spécialement creusée à cet effet et recouverte d’un plafond percé de trous; puis on égorgeait au-dessus de lui au moyen d’un épieu sacré un taureau dont le sang fumant ruisselait à travers les ouvertures sur tout son corps ; celui qui se soumettait à cette aspersion sanglante était renatus in aeternum, né à une nouvelle vie pour l’éternité; l’énergie vitale de l’animal régénérait le corps, et peut-être l’âme de l’officiant. ”.
Quant à Mithra, dieu indo-européen d’origine iranienne, détenteur de la souveraineté dans les Védas, le Christianisme en fit Saint Mitre que l’on retrouve sur toute la terre de Provence. Son culte comportait également un sacrifice de taureau dans un rituel légèrement différent. En effet Mithra était né un 25 décembre après le solstice d’hiver. L’acte essentiel de sa vie avait été le sacrifice du taureau primitif qu’il égorgea sur l’ordre du Soleil ; de son sang, de sa moelle et de ses germes naquirent les végétaux et les animaux. Les résurgences sont donc nombreuses en Provence du culte millénaire du taureau primitif, lié au culte du soleil, le soleil invaincu, de nature dionysiaque[1].
Mistral lui-même dans son Poème du Rhône, évoquant le bas-relief de Bourg Saint Andiol, parle du rouan (taureau en Provençal) qui « travaille en regard du soleil et de la lune représente la batellerie du fleuve qu’attaque de partout la malignité de l’onde. »
Le taureau est constamment associé à l’eau en Camargue. Du reste la mythologie du dieu-taureau est parfois associé à Poséidon et à une nymphe, fille de Minos dont il serait le fils sous le nom de Taras. C’est ce qu’on appelle le « taureau anadyomène », c’est à dire le taureau sortant des flots. Du reste le ferre, trident des gardians, n’est pas sans rappeler le trident de Neptune. Les taureaux paissent et prospèrent sur une terre salée et très humide à la végétation particulière.
Au Mas de Méjanes, un culte pluriel
Pour le découvrir, on se rendra d’abord au Mas de Méjanes . Ses arènes y accueillent d’avril à octobre des manifestations taurines où l’on peut se familiariser avec les différentes formes que prend ce « culte » taurin. Courses à la cocarde consistant pour les « razetteurs » à arracher la coucardo attachée entre les cornes du taureau, emboulado, c’est à dire course aux taureaux emboulés dont les cornes sont enfermées dans un étui de cuir, novilladas, corrida avec mise à mort. Une quinzaine de fois par an, la ferrade est une tradition devenue spectacle : il s’agit de marquer les jeunes taureaux soit par une marque au fer qui représente les armoiries ou les initiales du manadier, soit par une entaille particulière dans l’oreille.
En reprenant la D 570 qui remonte sur Arles, on s’arrêtera au Musée Camarguais car on ne peut dissocier le taureau du milieu dans lequel il vit, grandit, se nourrit, court ainsi que du gardian et du cheval. Le culte du taureau camarguais est un culte trifide comme le ferre !
Mais la corrida en est l’épiphanie, la répétition ritualisée, reproduction du mythe. Pour l’évoquer, mieux pour la vivre, il convient de se rendre à l’une des grandes ferias d’Arles, la feria de Pâques par exemple. Nous voilà dans les arènes de la ville.[2]
« A la cinco de la tarde » (Garcia Lorca), la feria de Pâques en Arles
Elle débute à cinq heures de l’après-midi, heure qui n’est pas innocente où le soleil se tourne résolument vers l’occident. Lorsque tout est en place et les spectateurs assis dans l’arène à la forme cosmique –elliptique comme la ronde des planètes - tous les yeux sont alors fixés sur le toril. De cette porte basse, de ce labyrinthe obscur, doit surgir un sortilège, dès la première annonce, aux première notes des clarines vibrantes dans l’air du soir. L’artifice d’un sorcier invisible va produire à l’instant un être fascinant, remontant à la nuit des temps ; l’urus sauvage, précédé de sa lyre redoutable (ses cornes), emblème de Cnossos et première lettre phénicienne ( A couché sur la gauche), inversées dans notre alphabet. C’est Dionysos sortant des eaux, dans sa robe noire et frisée, scintillante de mille feux dans l’intense lumière. Voilà donc ce dieu viril de la fécondité, symbole de l’abondance, révéré des dieux et du peuple, traits d’union entre les morts et les vivants aux rivages du Styx.

Chargé de symboles, le rituel de la corrida l’est sans conteste, aux nombreuses références bibliques. Ainsi le geste qui assimile le taureau au Rédempteur marchant à la mort dans la “ passe de Véronique ” parce qu’il consiste à tenir la cape devant la face du taureau comme la femme compatissante, sainte Véronique, présenta son voile au Sauveur épuisé et lui essuya le visage. Passe d’offrande de la cape au taureau, passe active en spirale autour de l’axe central le torero : celui-ci, en “ habit de lumière ” représente le demi-dieu, c’est à dire l’humanité aux prises avec les forces brutales. Sa victoire permet de le déifier.
A ce titre, il reçoit les oreilles – la faculté d’écoute – et la queue du taureau - la puissance guerrière et virile. Toutes les ambivalences existent dans le taureau. Eau et feu : il est lunaire parce qu’il s’associe aux rites de fécondité ; il est solaire par le rayonnement de sa semence et le feu de son sang qui vient annuellement nourrir la terre. La terre retournant à la terre. Ensemble chtonien et ouranien, il incarne la terre femelle par rapport au cheval, force céleste mâle.

Toréer, ce serait donc tuer la bête intérieure, triompher de ses passions animales primitives par un rituel de sublimation.
“ L’homme vient assister à sa propre passion dans la passion d’une bête. La est le grand sens du mystère taurin ”
écrivait Henry de Montherlant.
La tauromachie procède d’un vieux désir de l’homme de surmonter la mort en refusant naïvement sa propre condition dans ce qu’elle a de limité. C’est donc à vaincre la peur qu’il faut s’entraîner, comme nos ancêtres de l’âge de pierre dont le message est inscrit dans l’art pariétal des cavernes.
Ainsi installé à Arles, notre découvreur de taureaux pourra choisir plusieurs options pour continuer sa découverte. Il peut monter vers le nord et visiter l’abbaye de Montmajour au sortir d’Arles sur la D17 . Le cloître y recèle un bestiaire fabuleux et sacré exceptionnel sculpté dans les chapiteaux romans : ainsi il croisera la Tarasque et la Salamandre, le Soleil, le Mistral mais, et c’est ce qui nous intéresse le plus aujourd’hui, un cavalier assailli par un lion et un superbe taureau aux cornes en avant tel que le torero doit l’affronter au moment de la mise à mort. Notre visiteur continuera encore vers le nord par la même D17. Il tournera à Maussane sur la gauche et remontera vers Saint Rémy de Provence par la D5. Là il s’arrêtera à l’entrée de la ville sur le site de Glanum où il va retrouver les vestiges du culte de Cybèle et du Taureau.
A Glanum, les vestiges du culte de Cybèle
Car Glanum avant d’être prise par César en 49, connut son apogée au IIe siècle sous le vocable de “ Glanon ”. C’est l’envahisseur germanique qui eut raison d’elle au milieu du IIIe siècle. Les canaux non entretenus de la ville détruite se bouchent alors et les ruines sont peu à peu recouvertes par les alluvions des Alpilles. Délaissée, voire ignorée de tous, Glanum dormit pendant près de quinze siècles sous un épais manteau protecteur de silence et de boues jusqu’au XVIIIe siècle lorsqu’on découvrit par hasard un cippe funéraire dédié à “ Aebutius Agathon ”, curateur du Trésor de la République des Glaniques.
La seconde étape de la découverte nous entraîne dans le mythe taurobolique puisqu’il s’agit d’une monnaie d’argent, répertoriée comme “ drachme de Glanum ”. A l’avers une tête féminine de profil aux cheveux bouclés, couronnée d’épis, l’oreille ornée de pendants à trois perles est attestée comme étant Démeter, déesse de la fécondité et de la fertilité personnifiant la terre. Au revers un taureau bondissant à gauche, fortement sexué, surmonté d’un roseau poussant trois feuilles, souvent représenté sur les monuments consacrés au culte de Démeter, est l’image de la force fécondante du soleil, ranimant les facultés productives de la nature à l’époque où cet astre passe dans le signe du taureau.

“ C’est le taureau cornupetens qui orne les bronzes de Marseille ”, nous précise Joëlle Pournot, conservateur du Cabinet des Médailles de Marseille.
Ce n’est qu’en 1921 que J. Formigié et P. de Brun s’attachent à une véritable fouille du site et montrent qu’elle est en fait dédiée à Héraclès qui captura, ne l’oublions pas, les fameux « bœufs de Géryon ». Le dieu éprouvé est ici, une fois de plus, indissolublement attaché à la source sacrée. Celle-ci se trouve à l’extrémité sud de la ville, à la fontaine sacrée de la déesse Valetudo, que jaillissait l’eau guérisseuse provenant de la montagne. On y accède par un escalier qui mène à la piscine encore alimentée en eau. Lieu émouvant comme d’autres places du site, tel le sanctuaire gaulois situé exactement en face du nymphée de l’autre côté de la voie centrale. Honoré par plusieurs autels votifs, Héraclès est également représenté par une superbe statue à l’échelle humaine : Vêtu de la peau du lion de Némée, il s’appuie sur sa massue et tient de l’autre main un vase rituel, le canthare. Il nous propose, comme aux légionnaires romains, de boire le breuvage d’immortalité.
Il règne ici une impression de paix attestée par la nature des vestiges, les tombes à incinération et l’absence d’armes, les thermes dont la promenade paisible était bordée de portiques et les abord de la piscine ornés de mosaïques. Seules montaient les prières des prêtresses vers les oreilles de Cybèle auxquelles est dédié un autel (juste derrière la maison d’Atys au nord du site). Pourtant dans la demeure de Silvanus, le dessin au stylet rouge d’un poisson, signe de ralliement chrétien annonce d’autres croyances et d’autres rites qui auraient sans doute bouleversé la vie des habitants de Glanum s’ils n’avaient pas connu l’envahisseur germain.
Si notre afficionado est un peu moins féru d’histoire que de passion pour le toro, il pourra se rendre à partir d’Arles dans un des élevages de taureaux, soit de race brave (espagnole) comme au Mas-Thibert, soit de race Camargue comme aux Saintes ou à Saint Martin de Crau où il participera à l’une des nombreuses journées camarguaises organisées par les mas et les manades s’il fait partie d’un groupe uniquement. Il notera sur son calendrier quelques dates mythiques à ne rater sous aucun prétexte : la fête des gardians le 1e mai à Arles à l’église de la Madeleine derrière les arènes, la cocarde d’or du second week-end de juillet en Arles, la feria pascale et la feria du riz (deuxième week-end de septembre), la nuit taurine de Saint Rémy à la mi-juillet, et la feria avec une corrida portugaise de la mi-août, la course camarguaise de Tau aux Saintes en octobre…

Et il dira avec Jean Lacouture :
« le toro n’est que matière brute
si un homme ne s’avance pas vers lui
pour le magnifier dans l’art. »
Laurence E. Fritsch
Crédit photographique:
Bruno Modica
modica.bruno@wanadoo.fr
Les représentations de Cybèle et Mithra
viennent de Wikipedia
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[1] Il existe un bas relief très connu sculpté dans le flanc d’une falaise à Bourg Saint Andiol en Ardèche à 15 kms de Pont Saint Esprit représentant Mithra égorgeant le taureau.
[2] Après avoir rejoint la ville, se garer dans le parking public du boulevard des Lices.