Laurence Fritsch

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Sur les pas de la tarasque et du drac,
maîtriser son dragon intérieur


Es aqui, ié diguiè, mounte barrulo
Lou Dra dou Rose, aqui mounte li Fado
Escriguèron li sort de la ribiero,
Que nous anan liga, pichoto Angloro

« C’est là même où tu vis serpenter
le Drac du Rhône, et là même où les Fées
écrivirent les sorts de la rivière,
que nous allons, petite Anglore, nous lier. »

Mistral , Lou pouemo dou Rose, le poème du Rhône, chant XII

 

Les Provençaux sont-ils plus habités par les démons que les autres ?

Non point, croyez le bien !

Mais il se trouve que leur terroir est riche en légendes et leurs forêts, leurs fleuves, leurs grottes fréquentées par tout un peuple de démons qui ne cessent parfois encore de nos jours de les harceler. Particulièrement dans les Bouches-du-Rhône en Provence mistralienne dans le triangle sacré du nord des Alpilles. Allez savoir pourquoi ! Heureusement nos ancêtres ont su se placer sous la protection de saints chasseurs de dragons qui sont tout aussi nombreux que leurs victimes… et d’une redoutable efficacité : tels sainte Marthe, saint Victor, sainte Marie-Madeleine. Partons donc sur les traces de la Bête avec notre belle – ou notre beau chevalier servant.

La tarasque de Noves
La palme de l’ancienneté revient à la tarasque de Noves et c’est donc par elle que nous commencerons notre périple à l’extrémité nord du département car si elle fut inventée en la patrie de la belle Laure, égérie du poète Pétrarque, elle est conservée aujourd’hui au musée lapidaire d’Avignon (ancienne chapelle des Jésuites). Découverte au pied de l’oppidum au gué de Bonpas sur la Durance, il est caractéristique de la statuaire zoomorphe du midi de la Gaule en bien des points : il s’agit d’un lion à crinière fournie et à longue queue. La gueule ouverte découvre des dents acérées et menaçantes, manifestement en train d’engloutir le bas du corps d’un humain qui tente désespérément d’échapper au monstre en s’appuyant des avants bras – encore visibles - sur ses griffes mais en pure perte.

 

Par ailleurs, le lion en question pose ses pattes griffues sur deux têtes humaines coupées pourvues de moustaches bien gauloises. Il s’inscrit par ce détail dans la ligne des sanctuaires salyens tel que celui de Roquepertuse à Velaux (à l’ouest d’Aix en Provence), Entremont (oppidum au nord d’Aix) ou Mouriès remarquable par les crânes et les têtes coupées comme autant de reliques de la vertu protectrice des cranes, réserve d’énergie dans laquelle était maîtrisée la force magique de l’âme des morts d’après Fernand Benoît. Tertullien nous apprend que les Celtes passaient la nuit auprès des tombes des héros pour y recueillir des oracles. La macabre coutume consistant à embaumer les crânes des vaincus pour l’exposer à la porte de leurs demeures est donc annoncée par cette tarasque particulièrement barbare et symbolique.

On ne manquera pas de passer par la chartreuse de Bonpas (sortie Avignon sud) qui surplombe de gué où fut inventée le monstre puis par le charmant petit village de Noves à quelques encablures de l’autre côté du Rhône où se trouve un complexe architectural roman remarquable et une réminiscence de culte à Hécate, déesse un peu monstrueuse - puisqu’elle avait elle-même une, voire trois, tête(s) de vache - et pas toujours très accorte puisqu’elle avait un côté très sombre. Puis l’on reprendra la direction de Châteaurenard d’où l’on rejoindra par la D571 Saint Rémy de Provence puis par la D5 les Baux de Provence et le Val d’Enfer où se terre la bête noire au fond d’un labyrinthe pour empêcher tout un chacun de parvenir au trésor que garde la chèvre d’or.

Au Val d'Enfer, la Cabre d'Or garde le trésor
Les tentations seront nombreuses de se perdre dans le labyrinthe des grottes jusque dans l’antre de la sorcière Tavèn pour découvrir le trou de la bête noire au bout d’un corridor long de quarante mètres. A partir des Baux de Provence. Il faut suivre la D 27 jusqu’au Val d’Enfer. On s’arrête alors dans le vallon de la Fontaine. A pied, en partant du fameux petit pavillon de la reine Jeanne, un charmant kiosque de jardin du XVIème siècle, on peut monter par le petit sentier sur le baou de Costapera jusqu’au Trou des Fées.

Eh oui, Le Val d’Enfer. La coumbo d’Infer, ce lieu mystérieux où s’ouvre au milieu des éboulis le Trau di fado, le Trou des Fées. C’est là que se cachent les mânes de ces magiciennes dont on ne sait jamais quel bien ou quel mal elles veulent au pauvre pèlerin que nous sommes.

 

Alors soyez prudent. Avancez à pas comptés. Vous serez bientôt au bord du Trou des Fées et de la longue gorge étroite et raboteuse qui permet de se glisser dans la grotte. Et là, à vous de voir. Si vous descendez, voilà ce qui vous attend.

On dit que c’est là l’entrée du royaume de Taven. En guise de gardiennes du seuil, une nuée de chauves souris volent dans la nuit pour aveugler les intrus. S’ils sont assez courageux pour continuer leur chemin, alors, ils parviennent à « la glissade de Mireille et Vincent » les deux héros de Mistral, qui s’en furent demander à Taven de guérir les blessures du jeune homme dont la poitrine avait été lacérée par un jaloux. Devant vous une fourche et un choix draconien : à droite la caverne du Cauchemar qui mène au cul de sac de l’exorcisme. C’est là, dans le « Trou des sept chats » que Taven préparait ses philtres. A gauche le long corridor de quarante mètres qui vous conduira par la chambre de la Mandragore à la gorge des scarabées mais il vous faudra passer d’abord par la tombe de la sorcière : une impressionnante stalagmite surgissant de terre. L’humidité tombe alors sur vos épaules et la peur noue votre ventre. Ne respirez plus car le moindre souffle s’enfle d’un écho redoutable…

Tarascon est-il voué à la Tarasque?

S’il vous reste un peu de courage vous irez vous amuser aux frais de la tarasque à … Tarascon que vous rejoindrez par la D99.

 

“ Il y avait à ce moment sur les bords du Rhône dans une forêt sise entre Avignon et Arles, un dragon, mi animal, mi poisson, plus gros qu’un bœuf, plus long qu’un cheval, avec des dents aiguës comme des cornes et de grandes ailes aux deux côtés du corps ” La Légende Dorée de Jacques de Voragine précise bien que le monstre, venant de Galatie par voie maritime, avait pour parents le Léviathan ,un serpent aquatique, et l’Onagre qui brûle comme avec du feu tout ce qu’il touche. Marthe, venue elle-même de la mer avec les Saintes Maries, est priée par le peuple d’aller vers le dragon. Alors qu’il était occupé à dévorer un homme, sainte Marthe l’asperge d’eau bénite et lui montre la croix. Aussitôt le monstre vaincu se couche sagement aux pieds de la sainte, qui lui passe sa ceinture autour du cou et le conduit au bourg voisin où il se fait lapider mortellement par les villageois.

Marthe, celle qui reçut le Christ en sa maison, par le symbole de Sa passion terrasse le mal, comme Jésus est venu racheter le monde. Au delà de l’interprétation religieuse, bien des approches sont possibles, de nature psychologique, voire alchimique, de la légende. Car cet animal amphibie, ce dragon écailleux n’est-il pas l’homme incarné sur terre issu des entrailles de sa mère, milieu aqueux . Ne représente-t-il pas les passions qui habite l’être humain constamment tenté de se laisser gouverner par ses instincts et de retourner à l’animale nature ? N’est-il pas la Terre du Grand Œuvre, première matière de la Pierre Philosophale ? Il faut toute la force vitale de sainte Marthe contenue dans sa ceinture, c’est à dire dans les reins, siège de l’énergie et de la libido, filtre purificateur, relais de l’écoute intuitive pour dompter le dragon qui est en nous. Mais, pour ce faire, il faut d’abord ouvrir sa maison, c’est à dire son intérieur, comme le fit Marthe pour accueillir le divin dans un espace propre.

C’est justement ce que vous êtes invité à faire depuis 1474 et tous les derniers week-ends de juin, lors des fêtes de la Tarasque, quand à Tarascon, les villageois promènent le monstre en effigie qui dort le restant de l’année à couvert ; le corps en est très arrondi, vert dressé de piquants rouges avec une crête en dent de scie qui va de la naissance de la queue à la tête mobile fort impressionnante.

 

 

Ces fêtes sont l’occasion de vastes réjouissances sur plusieurs jours où l’on retrouve tous les éléments des mythes camarguais ; défilé rocio (chars, calèches, sévillanes, cavaliers et musiciens), abrivado, novillada, messe de pèlerinage, feux de la Saint Jean, concerts et feux d’artifice.

C’est en 1187 qu’eut lieu l’invention des reliques de la sainte déjà vénérée de longue date par les gens du cru : Clovis lui-même, venu prier sur son tombeau en l’an 500, était reparti guéri. On consacra donc une première église en 1197 mais, pour répondre à l’afflux des pèlerins, il fallut agrandir l’église romane qui se contentait d’abriter le tombeau dans une crypte. Ce qui fut fait du XIIIe au XVe siècle en style gothique. Le sarcophage antique date du IVe siècle et représente des scènes de l’Ancien et Nouveau Testament. Mais toutes les têtes des personnages ont été martelées au XVIIe siècle pour encastrer le sarcophage dans un tombeau en marbre ! Le tympan du portail sud a lui aussi souffert ; toutes les statues et bas reliefs qui le décoraient ont été rasés à fleur de pierre par les Révolutionnaires ! Etape de pèlerinage, la visite à Sainte Marthe permet aussi de méditer sur la bêtise humaine !

A Beaucaire ne vous aventurez que si vous n'avez pas de nouveau-né!
A quelques pas de là, à Beaucaire, la ville jumelle de Tarascon de l’autre côté du Rhône, un autre drac, ou dragon, hante les rives. Il avait pour habitude ce doux monstre de se nourrir de garçons et de filles qu’il attirait au fond de l’eau en faisant miroiter à leurs yeux des pierreries extraordinaires. Un jour, il enleva une jeune femme qui venait d’avoir un enfant … sans avoir de mari. Et il ne lui fit aucun mal mais il l’entraîna très loin, au fond des eaux, dans son antre où sa propre épouse venait d’enfanter. Le drac avait en fait besoin d’une nourrice. Celle-ci fut retenue sept ans puis libérée. Mais la malheureuse connut une seconde mésaventure. Lors de son emprisonnement, le drac lui avait confié une pommade spéciale avec laquelle elle devait enduire son fils pour qu’il restât invisible. Elle devait également se laver soigneusement les mains après l’opération. Un soir qu’elle n’en pouvait plus de fatigue, elle oublia ce détail, se frotta les yeux et découvrit qu’elle pouvait voir le drac. Et ce qui devait arriver arriva. La jolie lavandière croisa le monstre un jour fatal sur la place de Beaucaire et vint le saluer en toute tranquillité, lequel drac ne lui pardonna pas son étourderie et lui perça l’œil d’un coup de griffe vengeur. Comme quoi il faut toujours rester vigilant ! Le musée du Vieux Beaucaire sis en l’hôtel du Roure conserve quelques souvenirs de cette légende.

Mistral nous avait bien prévenu pourtant dans le chant VI du poème du Rhône :

« sous le Rhône… en des profondeurs qui sont inconnues, fréquente, depuis que le monde est monde, un farfadet nommé le Drac. Superbe et svelte ainsi qu’une lamproie, il se tortille dans l’entonnoir des tourbillons où , blanc, il vous transperce de ses deux yeux glauques. Ses cheveux longs, verdâtres, floches comme de l’algue, lui flottent sur la tête au mouvement de l’onde. Il a les doigts, dit-on et les orteils palmés comme un flamant de la Camargue et deux nageoires derrière le dos, transparentes comme deux dentelles bleues…[1] »

A Montmajour, le lion dévorera les hommes oublieux de Dieu
Le regard vigilant, on s’en ira vers le sud visiter quelques lieux où la tarasque ne se fait pas oublier. A l’abbaye de Montmajour sur la D 17 par exemple où l’église aux dimensions modestes renferme un trésor. Un escalier remplace aujourd’hui le chemin étroit qui conduisait vers la chapelle à travers une faille rocheuse. Dans la paroi rocheuse, au nord, deux niches sont taillées dans le rocher qui surplombent deux tombes. “ Ici a été vécu, dans les conditions les plus pauvres un ministère de miséricorde et de compassion comme il en fut aussi à Marseille, dans la crypte de Saint Victor au porche d’Isarn[2] ”. L’église inférieure exprime la perfection absolue, ce qui constitue un chef d’œuvre de bâtisseur puisqu’il fallut réussir le tour de force technique de rattraper la déclivité du terrain et de la mettre au service de l’élévation spirituelle. Jusque dans la taille de la pierre, témoin de l’art et du métier du compagnon qui a laissé sa marque dans les courbes parfaites des arcs du transept, ici tout n’est qu’ordre et beauté, rigueur et sérénité. Avec le rappel discret aux culots du cloître que le lion androphage veille, qui engloutira l’homme oublieux de ses devoirs envers Dieu et qu’il ferait bien de s’incliner avec la grâce et la vénération amoureuse de Marie Madeleine devant le Christ pour lui baiser les pieds. Figure compagnonnique, un homme, les mains aux genoux contemple un singe. Figures ésotériques, une tête de bouc et des serpents lui chuchotant à l’oreille, deux salamandres couvertes de boutons qui se mordent la queue, un faune barbu à la chevelure flamboyante, Absalon aux longs cheveux et la fameuse et redoutable Tarasque.

Comme à Arles

Tout comme à Arles dans le cloître Saint-Trophime où l’on peut contempler une représentation singulière de celle-ci : elle apparaît sous la forme d’un monstre court et massif, pourvu de six pieds et d’une queue reptilienne. Et côtoie des figures aux messages hermétiques rappelant toujours le lion androphage. Ainsi de ce chapiteau où l’on voit au dessous de dragons entrelacés, un lion à tête gigantesque et crinière flammée qui domine de toute sa stature une femme nue allongée – laquelle ne doit pas en mener large ![3] Une bien jolie balade, qu’en dites-vous ? Un peu … dangereuse je vous le concède. Mais tout de même envoûtante. Je vous la conseille le dernier week-end de juin car vous pourrez profiter en même temps de la fête de la tarasque à Tarascon et de la feria d’été en Arles….et vous initier au rituel de la corrida, emblématique s’il en est du combat de l’homme contre la bête mais aux accents ésotériques que vous ne soupçonnez peut-être pas.[4]
ou à Aix
Et s’il vous reste un peu de temps, vous pourrez encore à Aix en Provence, dans la chapelle Sainte Anne, admirer le retable de pierre où Marguerite s’échappe du dragon qui l’avait avalée. Mal lui en prit d’ailleurs. Puisque Marguerite ayant, comme sainte Marthe eut le temps de faire le signe de croix, jaillit sans crier gare du ventre du dragon qui en trépassa de surprise. La statue est belle qui la montre « issante » du dragon, les pieds encore dans l’estomac de l’animal. Détail sordide. Celui-ci est encore en train de mâcher un pan de la robe de la sainte. Autant dire que ce miracle eut lieu dans un temps record ! Aix en Provence sera ravie de vous faire les honneurs de sa cathédrale, de son célèbre triptyque du buisson ardent, des ses fontaines chantantes et de ses places sereines où règne une tranquillité bien méritée après tous ces combats épuisants ! Aix qui possédait quand même son dragon ravisseur de vierge et consommateur d’enfant auquel était dédié le Rocher du dragon, et dont on promenait l’effigie dans les rues comme à Tarascon encore au XIXe siècle, à tel point qu’un évêque dut transformer cette fête en procession pour les Rogations, les trois jours qui précèdent l’Ascension.

 

Alors, gardez l’œil ouvert,

Soyez toujours vigilants

On ne sait jamais!


Laurence Fritsch

Crédits photographiques: site internet de Tarascon et photos personnelles
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[1] Frédéric Mistral, Anthologie poétique, dans la traduction de Marcel Petit annotée par Pierre Rollet

[2] Comme cet itinéraire ne le mentionne pas, il peut se terminer par une visite de l’abbaye de Saint Victor à Marseille, consacrée à un saint tueur de dragons dont les représentations dans cet édifice sacré sont particulièrement belles (voir la clé de voûte du chœur)

[3] Voir Itinéraire spirituel en Arles

[4] Voir Sur les traces du taureau divinisé