Laurence Fritsch

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                Devoir de mémoire ou devoir d’histoire ?


« Chaque mémoire individuelle peut être considérée comme un point de vue sur la mémoire collective »[1]. C’est ainsi que se constitue peu à peu la mémoire historique. Ce que l’on appelle « l’horizon d’attente » d’une communauté croise et recroise toujours son « espace d’expérience »[2]

Nous nous remémorons l’histoire d’après les fins, les objectifs que nous poursuivons.

C’est pourquoi la mémoire peut être un danger. Un danger politique au sens étymologique du terme, car il pèse sur la vie de la cité, sur son modèle et son mode de fonctionnement.

Il faut donc envisager la problématique suivante:

La mémoire est-elle toujours l’alliée de l’Histoire ?

Un phénomène historique contemporain : la multiplication des lois mémorielles

On constate un processus de judiciarisation du passé favorable au vote de lois qualifiées de « lois mémorielles » ou « lois de mémoire ». ( lois dite Gayssot de 1990, du 29 janvier 2001, dite Taubira du 21 mai 2001, dite Mekachera du 23 février 2005)

Dès qu’il y a loi, on peut donc parler d’injonction de mémoire. Deux outils juridiques de l’injonction de mémoire sont alors l’amnistie[3] et la définition du «crime contre l’humanité ».

Pierre Nora montre par exemple que la notion de crime contre l’humanité appliquée à des événements du passé, aussi révoltants qu’ils puissent être, – et nous ne les nions en aucune façon ! - est inquiétante aux yeux de l’historien. En effet, elle est au départ très précisément définie et comporte deux aspects par essence et par principe étrangers à l’historien. D’une part une condamnation morale qui suppose une humanité identique à elle-même et relevant des mêmes critères de jugement qu’aujourd’hui, d’autre part un principe d’imprescriptibilité qui suppose un temps identique à lui-même, alors que l’histoire est d’abord un apprentissage de la différence des temps. »[4] Je précise.

La mémoire comme l’histoire travaillent un temps déjà écoulé. La différence réside dans la mise à distance, dans l’objectivation.

Pourquoi cette obsession de la mémoire et depuis quand ?

La multiplication des lois mémorielles s’explique par la place accordée depuis une dizaine d’années à la mémoire du génocide des juifs longtemps (trop longtemps sans doute) occultée, « au souvenir de la Shoah, érigé en symbole universel de la lutte contre toutes les formes de racisme ». Cependant d’après Henry Rousso « le caractère universel de ce symbole échappe à beaucoup ». La mémoire de la Shoah est donc devenue « un modèle jalousé, donc, à la fois, récusé et imitable »[5].

Un basculement se produisit dans les années 70 à la suite d’une double évolution de la société et de l’histoire. L’histoire perdit alors ses certitudes et s’interrogea sur sa propre histoire. Quant à la société saisie par la croissance, elle fut brusquement coupée de ses racines lors du premier choc pétrolier de 1973 et de la crise économique à l’échelle mondiale. entre 1945 et 1975, la population paysanne est tombée de 45% au dessous de 10% de la population française. Dix ans avant, c’est le passage de l’ordre colonial aux péripéties des indépendances. Dix ans après, c’est le passage brutal du monde communiste au monde libre. Dans ce choc la collectivité-mémoire change et donc le rapport et des historiens et de la société à son passé.

Le rapport de l’histoire et de la mémoire s’en trouve inversé : l’histoire s’est mise au service de la mémoire, comme le traduit l’injonction du « devoir de mémoire » adressée aux historiens et qui définit leur fonction sociale présente.

Quelle société construisons-nous en légiférant sur le « devoir de mémoire» ?

- Une société centrée sur la victime, loin des héros de notre enfance

- Une société qui lie la notion de citoyenneté et celle de pacifisme

- Une société de mémoires antagonistes et communautaires

- Une société qui se cherche un patrimoine identitaire

Faire l’histoire, c’est alors se libérer de la mémoire, L’historien ne se reconnaît pas dans l’affrontement des mémoires. Pour lui, elles ne sont que des documents historiques, à traiter comme tels… »[6]. La notion de patrimoine lorsqu’elle est exaltée ne rassemble plus. L’histoire nationale cède la place à une mosaïque de mémoires particulières éparses.

- Une société désenchantée qui tourne le dos au progrès

« L’injonction du devoir de mémoire » tend vers une sorte de refus du présent qui consiste à se plonger dans le passé, à se demander quelles étaient les responsabilités il y a cinquante ans, sans se poser la question de ce que sont aujourd’hui les responsabilités pour les citoyens, face à un certain nombre de problèmes actuels »[7] « La vogue de la mémoire coïncide avec la montée du principe de désenchantement »[8].

Il n’est pas certain alors que la mémoire serve l’histoire car il n’est pas certain qu’elle ne soit pas alors source de régression.

Les enseignants confrontés au devoir de mémoire. Quelle mémoire enseigner ?

Enseigner non pour dire le bien ou le mal mais pour donner du sens.

Enseigner la mémoire si c’est une mémoire mouvante : la mémoire de Vichy et du génocide en France est différente au lendemain de la victoire alliée de 1945 pendant la guerre froide et depuis l’ouverture du Mur de Berlin en 1989.

Enseigner le « travail de mémoire » sérieux qui passe par des connaissances solides. Le combat pour la mémoire rejoint alors celui de la qualité de l’enseignement. Sur ce point témoins et historiens doivent être en plein accord.

Si la mémoire est « politiquement correcte », l’histoire exige des raisons et des preuves, dit Antoine Prost [9]. En tant qu’historienne et enseignante aujourd’hui, je suis persuadée que l’histoire ne doit pas se mettre au service de la mémoire : l’histoire doit accepter la mémoire, la respecter et la transmettre mais pour la transformer en histoire.


Quelques « mémoires » qui donnent à réfléchir….


Récemment de nouveaux événements ont été ajoutés aux repères pour le brevet des collèges ou de nouvelles séquences aux programmes du lycée, : ces ajouts ont souvent un objectif et un sens.

La fondation de Marseille (- 600) entre dans les repères du brevet du collège en juin 2007 peu après l’intégration aux programmes de seconde d’une séquence sur la Méditerranée au XIIe siècle et aux programmes de Terminale sur la « Méditerranée interface entre nord et sud », entre Europe et Afrique.


Le dimanche de Bouvines (1214) entre aux repères du brevet comme naissance d’une conscience nationale. Point de départ de la grande paix du XIIIe siècle, il signe aussi l’arrêt des hostilités avec le Saint Empire romain germanique, ancêtre de l’Allemagne. Ceci explique les vicissitudes de sa mémoire en 1870 et en 1914 et sa réapparition cette année.



 

Quant à la Seconde Guerre mondiale, entre « syndrome de Vichy » en France selon les termes d’Henri Rousso et le « révisionnisme » des historiens allemands (qui n’a pas du tout le même sens que chez nous), elle a généré des mémoires contradictoires auxquelles les commémorations des 60 ans n’ont pas tout à fait mis un point final malgré les apparences.

 





Sans parler des mémoires de la colonisation et de la Guerre d'Algérie passées au premier plan depuis les lois Taubira et Mekachera, elles ont suscité de nombreuses chansons, de nombreuses campagnes jusqu’à l’instrumentalisation de l’expression « les indigènes de la République ».

 

Depuis le sujet a suscité de nombreuses réactions dans la communauté scientifique.

Deux pétitions d’historiens se sont opposées juste après 
D’une part « l’appel dit des 19 » intitulé « Liberté pour l’histoire » qui rappelle que « l’histoire n’est pas la mémoire », qu’elle tient compte de la mémoire mais « qu’elle ne s’y réduit pas » et réclament le toilettage des quatre lois mémorielles au titre qu’elles restreignent la liberté des historiens. D’autre part, une trentaine d’écrivains, juristes et historiens signent le 20 décembre 2005 un texte marquant leur opposition à l’appel des 19 parce qu’il fait selon eux l’amalgame entre les quatre lois mémorielles. Ils en profitent pour rappeler que « le droit à la dignité ne limite pas la liberté d’expression et que le législateur ne s’est pas immiscé sur le territoire de l’historien mais qu’il s’y est adossé pour limiter les dénis afférents à ces sujets historiques très spécifiques »
Plusieurs associations se sont constituées autour de ce thème depuis parmi lesquelles le "Comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire" créé par Gérard Noiriel et Nicolas Offenbach, sorte d'observatoire qui propose différentes lectures des initiatives en ce domaine [10].

Autant de pistes qu’il est intéressant d’explorer plus avant afin de chercher le sens caché des mémoires résurgentes et de mieux comprendre le monde d’aujourd’hui.

Copyright Laurence Fritsch-Ory, juin 2007

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[1] Le sociologue Halbwachs
[2] Kosseleck
[3] ou l’amnésie politique instituée. Par exemple l’usage grec de l’amnistie de 401
[4] Pierre Nora le Monde du 18 février 2006 « On comprend l’application de cette notion à des assassinats de masse contemporains visibles, tangibles. Mais avec la traite atlantique et l’esclavage européen que vise la loi Taubira, on est de deux à cinq siècles en arrière. Et quels auteurs de ces crimes poursuivra-t-on sinon les historiens qui évoquent ces événements en des termes que n’autorise pas la loi ? » Allusion à la plainte déposée puis retirée par le collectif antillais-guyanais-réunionnais à l’encontre de l’historien Oliver Pétré Grenouilleau auteur d ‘un ouvrage sur Les Traites négrières
[5] Henri Rousso
[6] Gilbert Meynier
[7] Gilles Manceron
[8] Arno Mayer

[9] Dans "Douze leçons sur l'histoire", Points Seuil, 1996

[10] Pour accéder au site du CVHU http://http://www.cvuh.free.fr

 

Cette réflexion est également inspirée des sites suivants, très intéressants pour des pistes de réflexion et des idées de séquences pédagogiques. 

http://www.memorial-caen.fr

http://ecehg.inrp.fr/ECEHG/enseigner-les-sujets-controverses/histoire-et-memoire

http://www.ac-reims.fr/bul_acad/hist-geo/bul34/histoire_memoire_husson.html

http://www.ac-reims.fr/datice/bul_acad/hist-geo/bul26/wirth.htm

http://www.perso.orange.fr/mémoire78

http://www.vigile.net/+histoire-et-memoire+

 

Crédits photographiques

Les photos sont extraites du manuel franco-allemand de Terminale de Nathan-Klett pour la Seconde guerre mondiale, la maquette de Marseille est une photo du Musée du VIeux Marseille et l'enluminure de Bouvines vient de l'article de Wikipédia.