"Kainiketoi" dit Ptolémée,
"Caenicenses" répond Pline
pour désigner la tribu qui occupait le promontoire de Martigues il y a bien longtemps. Si ce nom annonce la Camargue, il n’explique pas l’origine de celui de la "Venise provençale". A l’époque romaine, on parlait d’un Marticum stagnum, le Marais de Marthe, rappelant ainsi la belle devineresse salyenne dont les prophéties influencèrent pour le meilleur … et pour le pire le général romain Marius qui en était fou. Mais peut-être est-ce aussi l’étang des "mortes eaux"(Mouartaigues) ou "du rocher" (Mart en indo européen) ou de Mars, le dieu vénéré par les gallo-romains. L’historien de la ville, Vladimir Biaggi, choisit quant à lui l’étymologie d’habileté Maritima avaticum « la ville maritime de la tribu des Avatiques ».
Au commencement étaient trois villages modestes de pêcheurs placés sous des tutelles différentes. Ferrières au nord était administrée par les archevêques d’Arles, l’Ile était terre des comtes de Provence et Jonquières au sud appartenait à l’abbaye de Montmajour. En 1581, Henri III ordonna la fusion des trois villages. C’est ainsi que naquirent « Les Martigues ». Car cette ville se conjugue partout au pluriel. Pluriel des habitations où les modestes maisons de pêcheurs voisinent avec les hôtels richement ornés des négociants aisés. Pluriel des genres et des époques puisque le village gaulois du Ve siècle avant notre ère est enfoui sous les édifices baroques du XVIIe siècle.
Et pour illustrer ce contraste saisissant de la ville, commençons notre périple, après avoir garé la voiture sur le parking qui se trouve à l’entrée de Jonquières, en rejoignant la chapelle de l’Annonciade sur le bord du canal Gallifet (angle du quai Alsace Lorraine et de la rue du docteur Sérieux) juste derrière l’église Saint Geniès. Nous sommes mercredi matin et il est 10h30[1].
L'Annonciade
Les lignes rigoureuses de l’extérieur du bâtiment cachent bien leur jeu. Construite au XVIIe siècle sur l’emplacement d’une chapelle plus petite, l’Annonciade témoigne de son époque ; celle de l’ascension sociale et des débordements luxueux, celle aussi de la contre-Réforme où l’Eglise prend de nouvelles orientations. A peine la porte franchie, le visiteur prend de plein fouet une décoration flamboyante aux boiseries sculptées et dorées. Elle est typique du « baroque », ce terme qui emprunte au vocabulaire de la joaillerie puisque barroco signifie « perle irrégulière ». Par réaction contre le classicisme, marqué cependant par le retour à l’antique du néoclassicisme, encore teinté de maniérisme, le baroque est un style, un état d’esprit, un élan d’humanité. Il invite à l’expression de la sensibilité. Il chérit la courbe et la contre courbe, la spirale, l’alternance des masses convexes et concaves. Il joue la théâtralité, l’ostentation. Sans doute pour mieux mettre l’accent sur l’illusion des apparences, comme un clin d’œil à l’humour divin et … au talent des mathématiciens de l’époque projeté dans cet art d’où la virtuosité technique est loin d’être absente.
Sous la conduite de notre guide, nous découvrirons les stalles en bois sculptées ornées de plus de cent têtes d’angelots, toutes différentes, les toiles marouflées et les fresques représentant les scènes de la vie de la Vierge, l’autel monumental ; son retable, ses lambris, son rinceau en décor végétal tant décoratif que significatif de la vie qui ne finit jamais : éternel recommencement de la nature et de l’âme. Et le somptueux plafond à caissons de style vénitien dont les cartouches illustrent l’ascension et le couronnement de Marie. Sans oublier, clin d’œil des temps, l’immense fresque d’époque révolutionnaire représentant une allégorie de la République bien cachée derrière un tableau.
Maladresse et pompe pour tenter d’attirer l’attention de Dieu, charité et assistance pour gagner le salut dans des confréries de pénitents – pénitents blancs ici en l’occurrence - ordonnancement des lieux pour mieux entourer les fidèles. Tout est fait là pour rendre la religion conviviale et dialoguer.
Au sortir de l’Annonciade, classée monument historique en 1910, sur la façade classique de Saint Geniès, la statue de Gérard Tenque rappelle encore au passant le devoir missionnaire de tout chrétien. Né à Martigues en 1040, il fonda en 1113 l’Ordre des Hospitaliers de Saint Jean de Jérusalem pour protéger les pèlerins se rendant en Palestine. Au XVIe siècle, réfugié dans l’île du même nom après la perte de la Terre Sainte, il prit le nom d’Ordre de Malte.
Un autre regard
Avant de se restaurer, on pourra flâner un peu dans les ruelles du quartier Jonquières en redescendant sur quelques mètres la rue commerçante Alphonse Lamartine, à gauche sur quelques pas dans la rue Antoine Jannone, à droite dans la rue Jean Martin, puis première à gauche dans la rue de l’Etang qui nous conduit dans la rue Langari deuxième à droite. Ce petit périple d’un quart d’heure qu’il faut faire le nez en l’air permet au regard de s’attarder sur quelques jolies façades cossues et de croiser des fenêtres à meneaux.
On remonte la rue Langari vers le canal en revenant sur ses pas, on rejoint le square des anciens combattants au bord du canal pour prendre le passage réservé aux piétons qui mène au Pont levant, construit en 1962 en lieu et place du pont tournant dit « Pont du Roi ». la vue y est imprenable sur le golfe et l’étang. Immédiatement au sortir du pont, prendre l’escalier de pierre sur la gauche pour, en revenant sur ses pas en contrebas, longer le canal sur l’autre rive par le quai Bescon.

On entre alors de plain pied dans la magie du « Miroir aux oiseaux », ce site plein de poésie où le plan d’eau reflète les façades sagement alignées des petites maisons de pêcheurs aux couleurs chatoyantes. On comprend les peintres qui comme Ziem, Vincent Van Gogh, Picabia, Nicolas de Staël ou Dufy[2] ont immortalisé ce lieu romantique idéal pour une tendre flânerie.
Et les amoureux du lieu diront avec Van Gogh :
« Ce qui me frappe ici, c’est la transparence de l’air… A une heure de distance, on distingue la couleur des choses : le gris vert des oliviers, le vert de l’herbe des prairies par exemple et le rose lilas d’un champ labouré. Chez nous on ne voit que la ligne grise de l’horizon : ici la ligne est nette jusque très loin et la forme reconnaissable. »[3]
L’heure est venue de consommer quelque nourriture matérielle après les nourritures spirituelles dans ce cadre serein où l’on trouve facilement à se restaurer. Après avoir repris des forces, on ira saluer l’église de la Madeleine, qui se dresse, fière de sa splendeur retrouvée grâce à une efficace restauration sur la place de l’Ile, deuxième grande étape spirituelle de notre balade.
A l'église de la Madeleine, vestiges du commerce des Indulgences
On y retrouve l’esprit baroque dans toute sa splendeur, interprété cette fois moins à la manière vénitienne que marseillaise.
Nous restons dans l’esprit des confréries de pénitents qui entretiennent et décorent les autels latéraux. Ces associations de laïcs - qui s’appellent frères lorsqu’ils se retrouvent dans leurs lieux de culte sous la houlette d’un recteur - pratiquent la dévotion et la charité. Ils ensevelissent les déshérités et les suppliciés, ce qui constitue une pénitence. Et c’est là que nous nous tournons vers le maître autel de style baroque étonnant non pas tant par son architecture que par le privilège qui lui est rattaché. Il s’agit en effet d’un « autel privilégié à perpétuité ». Au début de l’Eglise, le sacrement de réconciliation – alors appelé confession ou pénitence - était donné après une période plus ou moins longue de « pénitence » qui pouvait durer des années, surtout pour les fautes graves, même après avoir reçu l’absolution. L’Eglise, mandatée par le Christ pour remettre les péchés, adoucissait ces peines temporelles en diminuant le temps de pénitence. Parce qu’elles prouvaient son indulgence, ces remises de peine s’appelèrent des « indulgences » partielles (un an de pénitence en moins) ou plénière, laquelle effaçait tout. Il va de soi que le chrétien devait lui-même donner des signes de son repentir, en priant, en faisant l’aumône, en aidant son prochain, d’où l’entrée dans une confrérie de pénitents.
La décoration de l’église est aussi surchargée que le passant de ses pêchés : particulièrement les peintures en trompe l’œil imitant parfois jusqu’à sept sortes de marbre différents sur un même autel, ou en grisaille de la chapelle Saint Pierre et Saint Paul. Une grande partie de l’iconographie et de la statuaire emprunte au Livre de la Genèse[4] et de l’Apocalypse.[5]
Le tableau de la chapelle au fond à droite de la nef est grandiose. Enroulé autour du croissant de lune sur lequel se tient la Femme, foulé aux pieds par celle-ci, le serpent tente d’attraper sous nos yeux une pomme dans sa gueule ouverte sans y parvenir. La Femme qui donne la vie, a la tête couronnée d’étoiles, le tout dans des tons acidulés de vieux roses pour la robe, safran clair pour le voile, bleu Nattier pour l’étole.
Théâtralité et illusion, certes. Simplicité et tendresse également.
Dans ce registre, la statue de Joseph au fond à gauche de la nef est remarquable. Représenté ici dans son rôle de père, Joseph, qui a déclaré l’enfant Jésus dès sa naissance et lui a conféré la filiation davidique, est souriant et porte un regard aimant vers l’enfant qui repose contre son épaule dans la pose d’un bébé abandonné en toute confiance. D’un tendre réalisme, cette représentation rare du couple Joseph et Jésus est très émouvante. Au pied de Joseph, ses outils de charpentier : l’équerre, le compas, le rabot. Dans sa main droite un lys comme un sceptre, symbole de pureté.
En se retournant vers la porte d’entrée, on saluera le buffet d’orgue classé monument historique en 1908 de style italianisant ; signé 1855 AP Moitessier absolument intact 2 claviers et un pédalier de 18 notes ainsi que le tableau de Michel Serre, commande des boulangers et panetiers de la ville, représentant « Saint Honoré, Saint Antoine et Saint Michel ». Et l’on sortira sous l’escorte de Saint Pierre pour la confrérie des mariniers et de pêcheurs, de Saint Roch invoqué contre la peste par les médecins, les prisonniers et le bétail (un saint à redécouvrir !), de la couronne, de l’étoile flamboyante et de la tour tracées dans la chapelle du Rosaire.
Cette tour, évoquée dans les litanies de la Vierge, symbole d’ascension et de vigilance puisqu’elle protège des intrus et des… hérétiques, on la retrouve justement dans les armoiries de la ville « des Martigues ». Figurant à l’origine sur le blason de l’Ile, après l’acte d’union des quartiers à la fin du XVIe siècle, elle a retrouvé d’abord le F de Ferrières et la clé de Jonquières avant de se dresser fièrement sur un pont, flanquée de deux clés en forme de F, soudant ainsi définitivement l’unité de la ville.
Et c’est ainsi que l’on cheminera par le rue de la République en foulant sous nos pieds les vestiges enterrés du village gaulois du Ve siècle avant J.C.[6]
On fera un petit détour par la rue des Arlauds à gauche pour rejoindre la place Maritima où a été montée une vitrine archéologique reconstituant quatre cases gauloises à pièce unique construites sur une base en pierre surmontée de briques en terre moulée crue. Nous voici de plain pied face à nos origines, bien loin de la flamboyance baroque, dans l’humilité de la terre, dans la simplicité de la chaîne immuable de gestes quotidiens et d’activités artisanales traditionnelles familiales que l’on peut facilement imaginer : préparation et exécution des repas, filage, tissage, confection de vanneries, fabrication des poteries modelées, dolias et amphores où l’on stockera les céréales, base de l’alimentation.

Puis on pressera un peu le pas pour avoir largement le temps de visiter le musée Ziem qui ferme à 18h30.
On passe le pont métallique, en face, rue du Colonel Denfert, on aura une pensée émue pour l’Eglise Saint Louis d’Anjou du XVIIe siècle ; sa magnifique façade restaurée contraste avec le délabrement intérieur. Elle fut le théâtre d’un moment historique: c’est là que le 21 avril 1581 sera signé l’acte rassemblant les trois quartiers en une seule ville. Juste à côté au n° 4, on s’arrêtera devant le porche en pierre de la chapelle des Pénitents Bleus aux bossages aplatis, uniques en architecture.
On bifurquera à gauche dans le boulevard du 14 juillet pour rejoindre le musée Félix Ziem dont la visite, gratuite, est passionnante, car on y retrouve tous les visages des Martigues, présentés à différents étages et redistribués en fonction des expositions temporaires.
D’abord les vestiges archéologiques locaux.
Puis le regard des peintres provençaux du XIXe siècle sur la ville, le « miroir aux oiseaux » et l’Etang de Berre. Justement Félix Ziem (1821 – 1911), peintre paysagiste orientaliste qui fit à la ville un legs important de ses toiles, a illustré celui-ci par touches délicates, sachant rendre ses couleurs subtiles et mutantes, aux langues vertes bleuissant ou blanchissant, sans négliger l’élan des voiles gonflées de vent qui porte les barques vers leur but. Une toile de Dufy, éclatante de soleil et de couleurs, représentant les palmiers de la promenade sur le lac, a récemment été acquise.
Des ex-votos souvent émouvants, mémoire de la foi des "petites gens"
Enfin le témoignage de la foi populaire. La reconnaissance des pêcheurs à Saint Pierre et la bannière de la confrérie en soie brodée. La reconnaissance des hommes à Notre Dame pour sa miséricorde. Le musée propose une collection d’ex-voto exceptionnelle sur toile ou bois du XVIIe au XIXe siècles, où la naïveté le dispute au réalisme.
Ici, la Vierge pleine de compassion porte un regard attentif sur Louis Martel qui n’a que 19 ans mais qui se trouve alité, très entouré par sa famille.
Là, nous sommes le 4 novembre 1829. Une femme agenouillée implore Notre Dame pour son mari tandis que, dans son dos, le chirurgien n’a pas encore fini de se laver les mains dans la bassine qu’un aide lui tend. Un médecin prend le pouls de Jean Joseph Sabatier alité à qui l’on change des pansements. Les linges ensanglantés jonchent la table.
En cette nuit de 1788 en pleine forêt, une petit fille se perd pendant trois jours mais un ange lui tend la main. Saynète remarquablement composée pour rendre l’inquiétude des membres de la famille qui la cherchent en vain.
Là, l’œil est attiré par la blancheur du bonnet de Salomé Gabriel coincée sous une charrette en pleine nuit sous la seule lumière de la lune étincelante au lointain dans un paysage par ailleurs particulièrement sombre.
Enfin, dans le naufrage de la chaloupe de la Couronne le 2 décembre 1863 l’enfant Jésus regarde sa Mère qui lui montre du doigt l’embarcation chavirant dans la noirceur de la houle comme pour lui dire ; « fais quelque chose ! »
Notre Dame miséricordieuse. Ainsi se présente la statue de bois polychrome de la Vierge à l’enfant au regard très doux conservée au fond de la salle pédagogique du musée. Provient-elle de la chapelle Notre Dame des Marins située à l’extérieur de la ville d’où l’on jouit d’une vue panoramique rare sur le complexe pétrolier comme sur la chaîne de l’Estaque, la ville de Martigues, l’Etang de Berre jusqu’à la chaîne de l’Etoile, voire le mont Ventoux par temps clair ? A t-elle été repêchée dans le port comme le dit une rumeur qui n’arrive pas à se fixer ? Est-ce une Vierge noire comme semble l’indiquer la couleur de son bois, bien qu’elle ne réponde pas aux canons habituels de celles-ci ? Est-ce l’ancienne statue de la gardienne de la cité dont la chapelle du XVIIe siècle est aujourd’hui fermée et à qui sont dédiés les ex-voto que l’on vient d’admirer ? Nul ne le sait. Pourtant cette Vierge à l’enfant est là, rayonnante et superbe, discrète et mystérieuse. Peut-être pour nous rappeler qu’entre doute et certitude, entre simplicité et théâtralité de son expression, la foi reste intime et la beauté secrète.
Martigues, au carrefour des temps, exactement
A l’image de cette ville de Martigues nichée sur son île. Grâce à son activité portuaire, ses pêcheurs rivalisaient en prospérité et en notoriété avec Marseille au XVIIe siècle mais la grande peste de 1720 l’a ruinée et anéantie : la ville qui perdit alors un quart de sa population fut également victime de ses voies d’accès archaïques et de ses techniques de pêche consistant à tapisser le canal d’un filet appelé « bourdigue ». Elle s’est relevée au XXe siècle grâce à l’activité pétrochimique. Et si les cheminées du complexe pétrolier lui font une nouvelle muraille moins romantique, au cœur de la ville le village gaulois du Ve siècle sommeille à jamais comme le témoin d’un héritage millénaire, la luxuriance baroque s’enferme dans les églises de ses confréries de pénitents vouées à la charité, on y fabrique encore selon une recette jalousement gardée la poutargue, met rarissime réservée aux seuls initiés déjà chanté par Rabelais sous le nom de « Boutargues », et on y accueille chaque été toutes les cultures du monde pour danser une ronde chatoyante sur l’eau à la lisière même de la mer et de la terre sous la voûte étoilée.
Martigues, au carrefour du Temps, exactement.
Laurence Fritsch pour le CDT 13, juillet 2001
Crédits photographiques: extraits des sites de l'Internaute et du site de martigues-tourisme.com
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[1] Car c’est là la seule visite hebdomadaire guidée du bâtiment par ailleurs désaffecté et fermé au public. Réserver absolument en téléphonant au musée Félix Ziem : 04 42 80 66 06.
[2] Vladimir Biaggi n’a pas retrouvé de traces de tableaux de Delacroix ni Corot. En revanche il a déniché une peinture de Vincent Van Gogh « Marine à Martigues » peinte en Arles en 1888 qui fait partie d’une collection particulière.
[3] Cité par Valdimir Biaggi, « Martigues », éditions Equinoxe, page 131.
[4] chapitre III Verset 14-15
[5] chapitre XII verset 1
[6] Inventés en 2000 lors de travaux de voirie, fouillés et comblés en 2001. Déjà en 1978 – 1989 des fouilles avaient révélé les ruines superposées de deux villages gaulois datés entre le V siècle et le II siècle avant notre ère.