La légende s’enfla. Le bon saint Eloi était déjà précédé d’une odeur d’honnêteté : il avait en effet ciselé deux trônes pour le roi Clotaire II avec la fourniture d’un seul – n’ayant pas pensé un instant qu’il put garder pour son compte la fourniture supplémentaire -. Mais le malheureux homme était semble t-il un peu imbu de sa personne ! Qu’à cela ne tienne. D’orfèvre, il devint forgeron puis maréchal puis héros de la légende du Meistre dei mestre que Frédéric Mistral rapport de fort croustillante façon. Un habile maréchal ferrant mit un jour un frêle inconnu - qui tombait pour ainsi dire du ciel dans sa forge : et pour cause c’était Jésus soi-même sous les traits d’un modeste apprenti - au défi de ferrer un superbe et vigoureux cheval. Aussitôt dit, aussitôt fait. L’inconnu coupe le jarret de la monture, ferre tranquillement le pied directement sur l’enclume et remet sans s’émouvoir – ni émouvoir le cheval tout guilleret - le paturon en place. Notre maréchal ferrant voulut faire de même, au grand dam cette fois-ci du noble animal qui ne dut sa vie qu’à l’intervention ultra rapide et quasi divine dudit inconnu. C’est ainsi que notre homme, meistre dei mestre, devint le champion de l’humilité et par là même le grand Saint Eloi, protecteur des chevaux et des attelages, qui partit dans le monde annoncer la bonne parole de notre Seigneur Jésus.

On lui sculpta de belles effigies que l’on sort en grandes pompes tous les ans pour l’honorer sans oublier d’y mêler parfois d’autres traditions.
Un souvenir de l'invasion mauresque
Ainsi du rappel de l’époque mauresque dans le décor des attelages. Somptueusement mis en scène, les chevaux sont harnachés de brides décorées et de colliers très hauts à longue tête qui brillent de mille feux.. Souvenirs de l’invasion mauresque[1] et du collier à la mode sarrasine, ces colliers très ouvragés sont ornés de grelots, de miroirs, de pompons, de plumets et de rubans multicolores.
Aussi ornés que les chevaux , les hommes portent chemise blanche et pantalon bleu, le plus souvent, mais surtout la traditionnelle ceinture des charretiers, la taïolo rouge ou jaune bien serrée autour de la taille.

L’attelage a par ailleurs une particularité ; les chevaux de labour représentant parfois toutes les espèces connues et en usage dans la région, avec – cela va de soi – une préférence marquée pour les solides camarguais – mais sans exclure les percherons et les comtois – sont attelés en flèche, c’est à dire à la queu leu leu jusqu’à plus de quarante chevaux. Lesquels portent des couvertures et des peaux de mouton teintes qui forment un ensemble aussi chatoyant qu’impressionnant. Et un attelage difficile à conduire. Il ne s’agit pas qu’un seul cheval s’emballe, surtout dans des rues bondées et bruyantes où chacun traverse souvent au petit bonheur.
L’attelage en flèche précédé des charrettes plus modestes décorées par les partenaires, les commerçants, certains élevages qui en profitent pour faire montre de leur prospérité, constitue le clou du spectacle et traînent la carreto ramado la charrette ramade, celle de la confrérie qui transporte le plus souvent l’effigie du saint. Ce n’est qu’à son passage, dans les éclats de la fanfare locale ou au son du tambourin et du galoubet qui ne manquent pas d’accompagner certains habitants vêtus pour l’occasion du costume traditionnel du cru, que l’on se doit enfin d’applaudir la Carreto … au risque si l’on prend une initiative prématurée de passer pour un… touriste !
Enfin, clou de la fête qui bat son plein. En fin de journée, on vend aux enchères le « Gaillardet », c’est à dire le collier du dernier cheval tirant la charrette, plus beau et plus richement orné que les autres souvent à l’issu d’un banquet regroupant organisateurs et participants.
A chaque village sa coutume, la spécificité de son décor, la couleur plus ou moins laïque ou religieuse de la fête. La tradition veut cependant que la charrette soit bénie le plus souvent par Monsieur le curé sous le regard ému, ou du moins protecteur, de la gent politique locale.
Noves
La saison des charrettes débute au premier week-end de juin par la Saint Eloi de Noves au nord du département. Sortir de l’autoroute par Avignon Sud et suivre la direction de Noves sur la droite. Se garer dès que c’est possible et même de préférence avant l’ensemble ecclésial roman. On ne manque pas d’entonner le fameuse cantique de saint Eloi.
La charrette de Noves est généralement richement ornée de rameaux et d’asperges ; c’est donc une charrette maraîchère dont la décoration est longue et qui doit défiler au pas des chevaux tant elle est lourde. Elle était précédée le 2 juin 2001 par treize charrettes du canton de Châteaurenard auquel appartient le bourg de Noves et tirée quant à elle par trente chevaux en flèche. Ce spectacle sur la place du village devant l’église romane est particulièrement émouvant pour ceux qui sont friands de tradition provençale.

La Charette ramade à Noves
Puis le troisième week-end de juin, les fêtes se multiplient du fait sans doute du passage de saison. C’est en effet au solstice d’été le triomphe du soleil et les feux de la Saint Jean. D’ailleurs, c’est pour cela qu’on accorde une grande importance à la façon dont sont ornées les roues des charrettes, symbole de la course solaire au long de l’année.
Château Gombert
Château Gombert vient de souffler les 150 bougies du groupe Saint Eloi. Les chevaux y sont caparaçonnés de dentelles et de pompons jaunes et rouges, couleurs privilégiées de cette ville. Les métiers de Provence ont tous leur charrette ou leur représentant qui défile en costume traditionnel : rempailleurs, marchandes de flans, lavandières, bourreliers mais aussi sponsors tels que Ricard (ah l’heure du pastis ! autre tradition provençale), Quick ou les écoles comme l’école Saint Matthieu défilent dans la calèche qu’ils ont décorée attelée de trois à cinq ânes.
Pour découvrir l'histoire de la Saint-Eloi, les prochaines manifestations du groupe et s'inscrire sur le blog, cliquz sur ce lien:
http://www.saint-eloi-chateau-gombert.com
Allauch
Dans le vieux village d’ Allauch, la fête païenne bat son plein, organisée par le groupe St Eloi allaudien. La veille au soir, les feux de la saint Jean n’ont pas oublié non plus de faire honneur au terrible Garamaudo, monstre épouvantable et cruel mangeur de petits enfants dont Allauch fut un jour délivré par un vaillant chevalier. Groupes folkloriques, confréries des attelages et sociétés allaudiennes défilent. Les chevaux sont habillés de couvertures blanches en coton, véritables trésors de famille sortis des armoires pour l’occasion. Après la messe sur la place de l’église Saint Sébastien, percherons, ardennais, comtois, traits du nord, mulets, ânes composent les attelages par deux trois ou quatre menés pas les hommes à la blouse bleue à rayures appelée « blode ». La journée se termine par le rituel du Gaillardet, l’heureux gagnant des enchères devenant le nouveau capitaine du Gaillardet. La fête du dimanche se termine par un gigantesque aïoli dans les rues du village, une cours d’ânes et un « rodéo provençal ».
Châteaurenard
Le premier week-end de juillet, la fête a lieu à Châteaurenard .
La tradition catholique y reste vive, témoin l’hymne à Saint Eloi que l’on doit à Jean Nouguier dont voici le refrain :
Sant-Aloi, grand Sant Aloi
Catouli, te cantan sempre galoi
Ta festo déu trelusi
Se ta man nous benesis …
Saint-Eloi, grand Saint-Eloi Catholiques, nous te chantons toujours joyeux
Ta fête doit briller
Si ta main nous bénit.
Et le savoureux dernier couplet :
Soun eisempl’en en remembranço
En terraire miejournau
Ounoura es en Provenço
Di crestian e di chivau
En souvenir de son exemple
Sur les terres du midi
Il est honoré en Provence
Par les chrétiens et les chevaux.
Conduite par les deux bayles de l’année, secondés de leurs deux capitaines, les festivités débutent chaque année le week-end précédent et durent huit jours. Le premier dimanche, on donne une aubade aux autorités civiles et religieuses. Dans la semaine on distribue dans la ville et les campagnes le drapeau à l’effigie du saint et les tortillades délicieux petits pains à l’anis en forme de torque (collier gaulois). Pendant ce temps au mas des bayles, les anciens et les femmes garnissent la charrette de buis coupé dans les Alpilles, de blé noir, d’avoine et de chardons. Le dimanche matin, après la messe et le petit déjeuner au mas des bayles, la procession en ville commence. Elle se compose de gardians et d’arlésiennes en selle, de fifres et de tambours. Suivent les arlésiennes en coiffure de cérémonie à nœud de velours et chapelles en dentelles, serrées dans des robes de satin aux tons chatoyants. On danse la farandole au son du galoubet et du tambourin. On danse la danse du blé : on en mime le travail : faucher, lier la gerbe, la monter sur le chariot, battre le blé. Puis arrive au trot l’attelage en flèche : 61 chevaux en 2001 tirant la charrette représentant le château qui donne son nom à la ville. La journée se termine à l’heure rituelle par une course taurine dans les arènes et par un spectacle place de la République.

Plan de Cuques
Du côté du 22 juillet, Plan de Cuques fête Sainte Marie Madeleine par une cavalcade dans les règles de l’art. La sainte semble bien frêle sur sa charrette brinquebalante ornée d’œillets blancs. Les associations de la commune s’en donnent à cœur joie et font assaut d’invention pour trouver une idée originale afin d’attirer le regard sur leur charrette ; « les vieux métiers », « images agraires », « une journée au cabanon », « la faïencerie de la Montade », « Le bar des Madets », l’atelier de couture d’antan. En deux siècles la modeste procession de maraîchers venus recevoir la bénédiction de la sainte s’est transformée en une fête populaire et folklorique extrêmement joviale et conviviale.
Cuges les Pins
Le premier dimanche d’août, Cuges les Pins prend la relève, choisissant un thème différent chaque année pour sa cavalcade. Dans une ville fermée à la circulation, les charrettes sont reines qui tournent en boucle dans le village comme de coutume. Tombereaux portant des gens en habits à la place des moulons de terre ou de pierres quotidiens, jeunes couples montés sur des chevaux drapés de broderies anciennes ou de boutis représentant une petite fortune se font très légitimement admirés. Et si à la messe vous rencontrez une jeune femme dont le jupon dépasse de sous la jupe, vous pourrez toujours tenter d’être son galant car on dit par ici qu’elle cherche belle-mère !

C’est aussi ce jour là que Châteaurenard fête La Madeleine, seconde cavalcade de l’été, visage laïque de celle-ci. Dès 1645, la charrette défilait dans les rues. Mais depuis la séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905, sont apparues des charrettes laïques, parmi lesquelles la fameuse « charrette rouge » dite « de la Madeleine » orné d’un buste de Marianne, de trois mille glaïeuls rouges et des plus beaux fruits et légumes du terroir. C’est le signe encore visible de cet hommage que rendait la nature à la confrérie des jardiniers perpétué par la société des « madeleiniens ». Les chevaux sont parés d’immenses éventails pomponnés et harnachés de bleu, blanc, rouge, comme il se doit. L’attelage en flèche traverse la ville aux sons de La Marseillaise et de l’Internationale. Ainsi se manifestent en Provence les rivalités de confréries; les « blancs » font courir leurs charrettes en juillet sous la bannière de saint Eloi, les « rouges » le premier dimanche d’août sous l’invocation de marie-madeleine. Royalistes et républicains ne risquaient pas de se rencontrer !
Logis Neuf à Allauch
Puis du côté du 10 août , c‘est le Logis Neuf sur la commune d’Allauch qui prend le relais pour la Saint Laurent, patron de l’église de la Bourdonnière toujours associé à Saint Eloi. De nombreux exposants offrent (contre légère rétribution s’entend !) les produits de l’artisanat local. Fidèle à la grande tradition, on bénit les chevaux, on défile sur les charrettes et les chevaux avec saint Laurent sorti de sa niche pour l’occasion, on vend le « gaillardet » aux enchères crié en provençal par Robert Olive… avec un petit plus : le lundi précédent, avant de se rincer le gosier, on se rince l’œil. En effet, on élit la miss Saint –Eloi de l’année qui repart sourire aux lèvres et les bras chargés de cadeaux.
Les fêtes à charrettes se succèdent tout l’été. Le deuxième dimanche de juillet à Simiane (au sud de Gardanne), le dernier dimanche de juillet à Gémenos ainsi qu’à Baudinard, au pied du Garlaban associée à une procession à Notre Dame de la Neige, le 15 août à Roquevaire (à la sortie d’Aubagne vers Aix), le dernier dimanche d’août à Aubagne, le premier dimanche de septembre à Cassis où les chevaux défilent sur le port avant une gigantesque dégustation de vins du cru puisque la cavalcade est ici associée à la fête des vendanges…
Un chapelet de fête pour un chapelet de chevaux attelés en flèche dont le maniement n’est pas toujours très facile. Je me suis laissée dire par un GR, comprenez « gentil restaurateur », de Graveson qu’à Maillane le premier week-end d’août le galop est de mise dans la ligne droite du village, qu’à Boulbon le week-end suivant, faire passer les chevaux sous le porche de la ville tient de la performance.
Quant à Graveson , le dernier week-end de juillet, le virage de la place principale devant le fameux restaurant, que l’attelage comprenant jusqu’à dix huit chevaux prend au galop, fait rarement des victimes !
Bien sûr, la statue de la Vierge veille justement à cet endroit-là !
Laurence Fritsch-Ory
Crédits photographiques: les sites web des villes citées
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[1] Les Arabes maîtres de l’Espagne envahirent la Provence au Xe siècle, semant la peur dans toute la région. C’est vers 923-925 que les bandes sarrasines ravagèrent les environs d’Aix et de Marseille.Ce n’est qu’à la fin du siècle qu’ils furent réduits grâce à Guillaume d’Arles. AU XIVe siècle siècle certains de leurs descendants, réduits en esclavage, servaient encore les Provençaux.