Un jour pour construire l’Homme
colloque du 14 mai 2000
à Marseille
« Quelle ethique pour épanouir l’homme
dans le monde du travail »
Compte rendu et résumé des interventions
« Un jour pour construire l’Homme »
est une association à but non lucratif (loi de 1901) publiée au Journal officiel le 4 mars 2000. Elle a pour objet l’étude de tous les problèmes liés à la morale et à l’éthique dans le monde, et ce par l’organisation de colloques, de spectacles et de toutes manifestations à caractère culturel et social. Elle est sise à Marseille, 13012. Elle comprenait 56 membres actifs en juin 2000. Ses revenus viennent des cotisations de ses membres, des inscriptions aux manifestations qu’elle organise, de subventions publiques et de partenariats d’entreprises privées. Elle fonctionne grâce au bénévolat de certains de ses membres et sympathisants.
« Un jour pour construire l’Homme »
est devenu par extension le nom du colloque annuel sur l’éthique organisé par l’association susdite. Celle-ci invitera tous les ans tant des décideurs économiques, des sociologues, des philosophes, des scientifiques et des universitaires que des intervenants associatifs et institutionnels et des représentants des différentes confessions à réfléchir sur les questions d’éthique.
Le choix de Marseille
Historiquement, Marseille est la ville des brassages et de la mixité. La volonté de ses représentants est de rassembler les différences afin d’engager une réflexion féconde pour faciliter la relation entre les communautés, démarche incarnée particulièrement par « Marseille Espérance ». Par ailleurs, la région PACA fait preuve d’un grand dynamisme dans le soutien au développement des entreprises dans le cadre d’Euro-Méditerranée.
Le parrainage de Marseille Espérance
Créée en 1990, « Marseille Espérance » est une instance permanente de la ville de Marseille rassemblant les représentants laïques et religieux des différentes communautés - dans un but non dogmatique - pour améliorer les relations entre celles-ci dans la vie de la cité. C’est dans cette optique que « Marseille Espérance » a bien voulu nous accorder son parrainage. Elle était représentée le 14 mai 2000 par les personnes suivantes :
· Azzedine Ainouche, représentant laïc de la communauté musulmane
· Charles Bismuth, Grand Rabbin de Marseille
· Pasteur Raymond Dodre
· Gilbert Jouberjean, représentant laïc de la communauté catholique
· Anh-Dung Ho, représentant laïc de la communauté bouddhiste
· Docteur Pierre Mahoyan, représentant laïc de la communauté arménienne
· Jacques Ouaknin, ancien grand rabbin de Marseille
· Monseigneur Panafieu, archevêque de Marseille, chargé du dialogue inter religieux à la Conférence épicospale de France.
· Louis Tailhandier, président de l’association d’entraide des Vietnamiens.
· Robert Vigouroux, ancien maire de Marseille, fondateur de « Marseille Espérance ».
Remerciements
Monsieur le président et les membres du bureau de l’association tiennent à remercier ici
Marseille Espérance
Particulièrement Monseigneur Panafieu, le père Passenal et Salah Eddine Bariki
Les institutions partenaires
La Mairie de Marseille
Le Conseil général des Bouches du Rhône
Les entreprises partenaires
La Banque Martin Maurel (Monsieur Bernard Maurel)
Les Nouvelles éditions Havas ( Monsieur Pierre Dutilleul)
Havas Poche (Monsieur Jean Claude Dubost)
L’imprimerie A3 Service à Vitrolles (Monsieur Guy Bouchant)
La librairie Saint Paul Siloë (Sœur Andrée)
Les écrivains partenaires
Jacques Benoît (Les Presses de la Renaissance)
Marie France Hirigoyen (Pocket)
Dom Hugues Minguet (Les Presses de la Renaissance)
Les bénévoles et amis qui ont tendu la main
Michel Capron, Georges Carbuccia, Josette Chiaroni, Ahcène Dahmoune, Muriel Ellena, Daniel Fassino, Philippe Garcia, Louis Genot, Gisèle Palomba, Richard Marxer, Claire Mauduit, Robert Misrahi, Danièle Noël, Robert Vigouroux.
Avec une mention spéciale pour l’animateur dévoué et chaleureux de cette journée ;Hubert Huertas.
Ainsi que :
Ghaleb Bencheikh et Jean-Marc Chouraqui qui nous ont fait l’honneur et l’amitié de leur participation.
Le professeur Temkov, professeur d’éthique à la faculté de philosophie de Skopje (république de Macédoine) présent dans la salle.
Programme de la journee du 14 mai 2000
« Quelle éthique pour épanouir l’homme dans le monde du travail ?»
Débats animés par Hubert Huertas, grand reporter à France Info
Le matin 9h-12h
Ouverture par madame Blein, représentant Monsieur le Maire de Marseille et monsieur Michel Amiel, représentant Monsieur le Président du Conseil général.
Présentation de la journée par Monsieur Alain Noël, directeur littéraire des Presses de la Renaissance (Nouvelles éditions Havas), président de l’association.
Interventions de :
Dom Hugues Minguet. Moine bénédictin, fondateur et directeur du centre Entreprises de Ganagobie, il est aussi responsable du séminaire « Ethique et Entreprise » du MBA d’HEC. Co-auteur avec Jean-Loup Dherse du best seller « L’éthique ou le chaos » aux Presses de la Renaissance
Jacques Benoît. Homme d’affaires autodidacte, ce patron fut pendant 25 ans élu et « noté » par ses employés. Aujourd’hui conseiller et formateur, il est l’auteur de « Graine d’éthique » aux Presses de la Renaissance.
Marie-France Hirigoyen, psychiatre, psychanalyste et psychothérapeute, est l’auteur d’un livre « Le harcèlement moral » aux éditions Pocket.
Débat avec la salle
L’après-midi 13h30-16h
En présence des membres de Marseille Espérance
Remerciements par Laurence Fritsch, directrice de collection chez Pocket (Havas Poche), secrétaire de l’association.
Interventions de :
Monseigneur Bernard Panafieu. Archevêque de Marseille, membre de Marseille Espérance, il est chargé du dialogue inter religieux au sein de la conférence épiscopale de France.
Ghaleb Bencheikh El Hocine, Docteur es sciences, il a enseigné la théologie fondamentale à l’Ecole laïque des religions. Il est aujourd’hui administrateur de « Démocratie et spiritualité » et vice-président de la Conférence mondiale des religions pour la paix.
Jean Marc Chouraqui, Docteur en histoire, professeur d’histoire à l’université de la Méditerranée, ce spécialiste d’histoire comparée des religions est directeur de l’institut inter-universitaire d’études et de culture juives.
Débat avec la salle
Ci-après on trouvera le résumé des interventions revu par les intervenants.
Intervention de Jacques Benoît
Homme d’affaires autodidacte, ce patron fut pendant 25 ans élu et « noté » par ses employés. Aujourd’hui conseiller et formateur, il est l’auteur de « Graine d’éthique » aux Presses de la Renaissance
En tant qu’ancien président de la société Jacques Benoit, spécialisée dans les graines salées et les fruits secs, que j’ai créée et dirigée pendant vingt-huit ans, j’ai plaisir aujourd’hui à vous parler d’éthique. Mon témoignage n’est pas un témoignage philosophique mais celui d’un vécu et des enseignements que j’en ai tirés. Pendant plus de vingt ans j’ai été un patron noté par ses salariés. En cas de non moyenne – ce qui est arrivé une fois – je devais organiser une élection au sein d’une assemblée composée pour moitié de tous les salariés et pour moitié des actionnaires qui avaient autant de voix que les salariés. Pour être élu, je devais obtenir les trois quarts des voix de ces deux assemblées. Le directeur de production s’est présenté contre moi et j’ai du vivre une campagne électorale dans l’entreprise. Si je n’avais pas obtenu la majorité des voix des salariés, j’aurais du démissionner, comme je m’y étais engagé, et présenter quelqu’un d’autre à ma place .
Dans les affaires comme au sein de l’entreprise, l’éthique apparaît souvent comme une contrainte qu’il faut satisfaire. En fait, c’est un outil d’aide à la performance. Nous le comprenons facilement dans notre relation avec nos clients: nous les fidélisons par un produit ou un service de qualité, par le respect de nos engagements, par l’écoute de leurs attentes. Ce qui est vrai à l’extérieur l’est aussi à l’intérieur et je suis convaincu que plus on entre dans une relation de confiance, d’honnêteté, de respect, mieux on motive ses salariés pour qu’ils s‘impliquent dans la performance de l’entreprise.
Les ennuis économiques que j’ai vécus sont avant tout dus à mes erreurs d’appréciation qui ont pollué mes décisions stratégiques dans un contexte difficile, mais n’ont rien à voir avec la spécificité sociale de notre entreprise qui, au contraire, a permis de limiter les dégâts au maximum en la pérennisant par la venue d’un repreneur .
De mon expérience, j’ai aussi compris que l’amour est mère de toutes les vertus et par là même une force fantastique. Chaque fois que l’on transgresse cette loi d’amour et qu’on veut satisfaire son ego – besoin de posséder, besoin de dominer, besoin de paraître, etc. – on crée une entorse à notre fonctionnement qui nous conduit tôt ou tard à l’échec.
Une démarche éthique est une démarche qui prend comme repère cette valeur d’Amour, une démarche qui, de ce fait, se veut loyale, altruiste et gratuite. Loyale parce qu’elle doit être honnête et privilégier l’esprit à la lettre. Altruiste parce que l’on est dans le don de soi et dans le souci de faire gagner ceux dont on a la responsabilité. Gratuite parce que nous devons être dans le plaisir de faire plaisir. En d’autres termes, je dirai que nous devons aimer ce que nous faisons et ceux pour qui nous le faisons.
C’est par la dimension d’amour et d’éthique qu’aujourd’hui nous pouvons résoudre les dysfonctionnements de la société. L’homme est orgueilleux, il croit pouvoir résoudre les problèmes par son intelligence ; or la plus grande intelligence est celle du cœur. « On ne voit bien qu’avec le cœur. « L’essentiel est invisible pour les yeux » (Saint Exupéry).
Intervention de Dom Hugues Minguet
Moine bénédictin, fondateur et directeur du centre Entreprises de Ganagobie, il est aussi responsable du séminaire « Ethique et Entreprise » du MBA d’HEC. Il est co-auteur avec Jean-Loup Dherse du best seller « L’éthique ou le chaos » aux Presses de la Renaissance
Quand nous avons créé à Ganagobie un centre de réflexion, nombre de cadres, de dirigeants sentaient le besoin de sens. Tant il est vrai qu’il convient de se recentrer à la fois sur des valeurs, sur le spirituel, sur une recherche philosophique et aussi sur une capacité structurée.
Le foisonnement de questions sur l’éthique du travail prend place dans un contexte économique qui contient un immense paradoxe : les trois plus grandes fortunes du monde capitalisent plus d’argent que les cent vingt pays les plus pauvres de la planète. Par ailleurs, on assiste à d’importantes mutations autour de l’interprétation du réel, liées à l’évolution des pensées philosophique et scientifique. Après une longue crise où l’athéisme et le doute ont dominé, Emmanuel Levinas réintroduit la notion de responsabilité dans la relation à L’Autre. Dans un monde techno-scientifique, dans une économie mondiale où le global le dispute à l’individu, la question de la réalité du progrès se pose avec d’autant plus d’acuité.
La précarité du travail introduit de la précarité dans la vie et les jeunes qui, hier, cherchaient à surfer sur la vague la plus haute, se posent aujourd’hui la question du sens en se demandant comment contribuer au bien de l’humanité. Leur regard a changé comme ont changé les critères de recrutement : on n’attend plus les mêmes qualités des collaborateurs et des supérieurs hiérarchiques. Entre détruire et construire, le mode de comportement devient mode d’engagement. Il faut redéfinir la notion de bien ; qu’est-ce que le bien d’autrui ? comment respecter la personne ? Entre égoïsme et tentation totalitaire, comment agir dans cette réalité aujourd’hui?
L’éthique se joue à quatre niveaux qui sont : la maîtrise du mesurable par la performance et le professionnalisme, la maîtrise du structurel car seule une bonne organisation permet à des personnes différentes de travailler ensemble, la qualité des comportements d’où la nécessité de rechercher l’indice d’une confiance à long terme entre les hommes, l’acceptation d’un règlement ordonnant les finalités :finalité personnelle et finalité institutionnelle peuvent se contredire ou se compléter.
Il convient donc d’avoir le souci de la personne. On n’achète ni n’impose la confiance. On connaît pourtant le coût considérable de la corruption encore trop présente dans les comportements et qui représente à ce jour 0,5 à 1% du PIB.
On peut ainsi résumer les indices montrant que l’on commence à travailler de façon éthique :
Permettre une vraie relation
Favoriser l’accès au sens
Permettre le développement du talent de chacun au service de la communauté
Permettre l’engagement
Instaurer la confiance au quotidien
Instaurer la gratuité dans la reconnaissance de l’altérité
Intervention de Marie-France Hirigoyen
Psychiatre, psychanalyste et psychothérapeute, elle est l’auteur d’un livre « Le harcèlement moral » aux éditions Pocket.
De par l’ampleur de ses développements, le harcèlement est du domaine de la moralité : on parlera donc, au-delà du harcèlement psychologique, de harcèlement moral. Ecrire ce livre était un défi que j’ai mesuré aux réactions qu’il a suscitées : oser dire que le mal existe, qu’on l’a vécu était audacieux. Cela se révéla libérateur car un immense mouvement de solidarité est alors né. La question qui se pose aujourd’hui est : comment réintroduire le lien, comment aider les autres ?
La violence au travail est une réalité quotidienne de plus en plus indirecte et cruciale. Même s’il s’agit d’une violence entre deux personnes, elle concerne tout le groupe dans la mesure où les autres laissent faire. Le harcèlement est un comportement quotidien fait de petites choses (des mots, des regards, des sous-entendus) qui sont anodines en soi mais qui deviennent destructrices par leur répétition. Par leur systématisation, elles portent atteinte à l’identité ou à l’intégrité psychique du patient. Elles menacent sa santé par l’effet répétitif de micro traumatismes destinés à humilier et à disqualifier. A côté des attaques directes telles que les injures, les propos racistes, sexistes et antireligieux, il existe des systèmes plus subtils de harcèlement indirects : bloquer le poste de travail est en un. Cette hostilité ne vise qu’une personne et n’est perçue que par celle-ci. Autour d’elle, tout est lisse, tout va bien. D’où l’installation du processus de doute. Le harcèlement moral touche tous les échelons de la hiérarchie et tous les lieux de prise de pouvoir. Il existe partout, même s’il porte des noms différents.
Le harcèlement n’est pas un conflit ouvert mais un blocage progressif d’une situation. La blessure en est d’autant plus profonde. Il laisse ainsi des traces plusieurs années après car il crée une phobie des situations similaires. La finalité en est évidente: on veut se débarrasser de quelqu’un. Dans ce cas, on se sert du travail, non pour optimiser les résultats de quelqu’un, mais pour l’amener à quitter les lieux, soit physiquement soit psychologiquement. Le travail est alors un outil de destruction de l’individu. Généralement, le point de départ est plus qu’un conflit professionnel. Il s’agit d’une rancoeur non avouable mue par la jalousie et/ou le refus d’une différence, d’une originalité. Un dicton japonais dit : « Le clou qui dépasse rencontrera le marteau » ! Le harcèlement manifeste l’un des grands paradoxes de notre société. Dans une époque où l’on prône pourtant l’esprit d’initiative, il faut être dans le système de pensée qui correspond à la moyenne, se couler dans le moule. Cela exige des facultés d’adaptation que tout le monde n’a pas.
Les conséquences sont désastreuses au plan individuel car le harcèlement est un déni de l ‘assujetti considéré comme un objet utilisable, un déni de sa souffrance qui est banalisée et d’autant plus forte qu’elle n’a pas de sens (parce que la personne est humiliée par ses collègues sans qu’on lui dise pourquoi), un déni de son engagement et une perte de chance irréparable pour la personne qui a énormément investi dans son travail et dont les qualités professionnelles - acquises à force d’efforts sans doute - la rendent menaçante pour une autre.
Le harcèlement peut être généré par l’entreprise comme une méthode de management, plus souvent comme comportement défensif contre des personnes que l’on rejette parce qu’elles ont dénoncé tel ou tel abus au sein de l’entreprise. Même si une loi paraît nécessaire pour rappeler les interdits, aucune loi ne pourra jamais remédier totalement au harcèlement car il y aura toujours des hommes pour harceler.
Que le harcèlement soit horizontal ou vertical, les chefs d’entreprise en portent toujours la responsabilité. En effet, soit ils ne se sont pas donnés les moyens soit ils laissent faire. Eux aussi doivent se remettre en question : qu’ils cessent de fermer les yeux sur le comportement des petits chefs et revoient leur méthode de gestion. Mais il ne suffit pas de parler d’éthique pour amener les dirigeants à adopter un autre comportement : il faut avancer des arguments économiques. En l’occurrence, un dirigeant doit veiller à l’image de l’entreprise : les associations de victimes et la médiatisation exercent une pression salutaire dans ce sens. Mais le décalage existe bien entre discours officiel et discours privé : en niant le problème, les décideurs pensent se sauvegarder. Grave erreur : le déni empêche de maîtriser le problème et de mettre en place des mesures de prévention.
Il faut donc apprendre à se remettre en question : que les victimes apprennent à dire non, que les collègues osent dénoncer ces situations, que chacun de nous apprenne à anticiper les conséquences possibles de son comportement.
Intervention de Monseigneur Panafieu
Archevêque de Marseille, membre de Marseille Espérance, il est chargé du dialogue inter religieux au sein de la conférence épiscopale de France
Monseigneur Panafieu a rappelé les grands principes de « Marseille Espérance » qu’il représentait.
Marseille Espérance existe depuis 26 siècles, depuis la rencontre de Gyptis et Protis, la rencontre de la différence, de l’altérité. Marseille est un port ouvert sur les diversités ethniques, sur les cultures, les traditions. Or si les différences peuvent être sources de rejet et d’affrontement, elles sont également facteurs d’enrichissement. Depuis une dizaine d’années, à l’initiative du maire de l’époque, dans le contexte difficile de la guerre du Golfe, s’est créé un organisme qui favorise la rencontre gratuite d’hommes et de femmes appartenant à diverses religions dans le but de témoigner de la dimension spirituelle de l'homme et de sa capacité à vivre la différence.
Dans un certain nombre de pays, les religions provoquent et engendrent la violence. Il est d’autant plus important que dans notre ville arc-en-ciel, « Marseille Espérance » prouve que la cohésion interethnique est possible et que les religions pour leur part y contribuent. L’originalité de cette initiative vient donc de la rencontre de confessions différentes avec celui qui a en charge la gestion de la ville pour établir le partage et éteindre les velléités de racisme et d’exclusion.
Organisme gratuit sans structure juridique mu par la seule bonne volonté d’hommes et de femmes d’appartenances religieuses diverses, « Marseille Espérance », est un signe emblématique de fraternité, l’expression originale de ce que les religions peuvent faire lorsqu’elles essaient de mettre le meilleur d’elles mêmes au service de cité.
Monseigneur Panafieu s’est ensuite exprimé sur l’éthique chrétienne
Même si se forgent aujourd’hui d’énormes ensembles industriels qui provoquent la fermeture d’entreprises et génèrent chômage et déplacement des populations, même si apparaissent sur le marché de nouveaux modes de communication économique, nous ne remettons pas en question l’économie de marché. Mais il semble nécessaire que celle-ci soit tempérée par des institutions chargées de réguler la vie économique. Une révolution copernicienne change le rapport du capital au travail et donne un visage nouveau à l'homo economicus. Ce phénomène se fonde sur la place éminente de la bourse et de la spéculation. Maintenant les marchés boursiers internationaux risquent de commander les économies nationales. L’apparition récente d’Internet et du langage cybernétique crée par ailleurs une sorte d’économie virtuelle dans un contexte de mondialisation. Une telle situation engendre tant l’émerveillement que la peur ! L’économiste Schumpeter décrit le capitalisme comme une économie de la destruction créatrice. C’est le big bang de la création mais à quel prix ? Il faut donc élaborer des mécanismes de correction sociale pour éviter l’exclusion. Quelle maîtrise avons-nous de notre destinée sociale ?
Dans la logique de l’incarnation de Dieu en ce monde, au seuil du troisième millénaire, l’Eglise a toujours porté un regard attentif sur le monde socio-économique. Elle a affirmé ses repères éthiques en la matière mais derrière toute éthique se profile une anthropologie. Pour les chrétiens, il s’agit du rapport de Dieu à l’homme, de l’homme créé à l’image de Dieu. Loin d’être écrasé par un dieu omnipotent, l’homme est valorisé par un dieu qui accepte de rejoindre l’humanité dans son histoire. "Dieu se fait homme pour que l’homme devienne Dieu". Une telle vision de la personne donne à tout homme une valeur infinie et ne peut le réduire au rôle de robot ou d’esclave par rapport à l’argent ou au travail.
Le sens du respect de la vie, le goût de la responsabilité et de la rigueur, la dimension de solidarité font la spécificité de l’homme. De même que le sens de la transcendance, la lutte contre toute forme d’aliénation, contre la soumission de l’humain au processus de production, contre sa déstructuration au bénéfice du profit. L’homme doit se réaliser dans le monde du travail.
A la mondialisation de l’économie doit répondre la globalisation de la solidarité. Loin de voir se combler le fossé entre riches et pauvres, ces dernières années ont encore appauvri les plus pauvres. La précarité s’est accentuée, ce qui nécessite la mise en place de mécanismes pour corriger ces inégalités. L’ONU et les organismes internationaux ont trouvé là à la fois leurs champs d'action et leurs limites.
Pourquoi une telle disproportion entre les résultats scientifiques et la pauvreté des conclusions pratiques de la recherche dans le domaine social ? Faut-il aller jusqu’à une « refondation » sociale ?
Max Weber distinguait l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité. Comme si la conviction était de l’ordre de l’utopie et la responsabilité de l’ordre du pragmatisme. J‘accepte la distinction, je refuse la séparation. L’économie obéit à des lois et connaît ses propres contraintes mais ne peut oublier qu’elle est au service de l’homme et des hommes et doit permettre l’épanouissement des peuples et des pays.
Intervention de Jean-Marc Chouraqui
Docteur en histoire, professeur d’histoire à l’université de la Méditerranée, ce spécialiste d’histoire comparée des religions est directeur de l’Institut inter-universitaire d’Etudes et de Culture Juives (Université d’Aix-Marseille)
En hébreu, le mot grève et le mot chabbat ont la même racine. Dans les deux cas, on refuse les aliénations du travail. Rappelons la quatrième parole des dix commandements : « Durant six jours, tu travailleras ! » Le travail peut être source d’épanouissement et donc de santé. « Et le septième jour est la trêve de l’Eternel, ton Dieu. » « Rien faire », faire chabbat, c’est « conserver la santé » comme dit la chanson ! D’autre part, en hébreu le même mot avoda désigne à la fois le travail et le culte ! Le travail, pour la tradition juive, c’est aussi la sainteté ! Si Oïconomos en grec signifie « gérer la maison », en hébreu, le mot khalkalah implique l’idée de nourriture et de subsistance. Quand le grec propose une signification abstraite de l’économie, l’hébreu est terre à terre. Le grec gère, l’hébreu ingère. Il s’agit d’abord d’assurer sa subsistance : « gagner sa vie » est la satisfaction d’une victoire, d’un « gain », d’un profit à concilier avec l’éthique.
Le rabbi Salanter disait au XIXème siècle ; « les besoins matériels de mon prochain sont mes besoins spirituels ». Si certains « manquent de » , c’est que je « manque à ». Le Talmud dit qu’il est plus facile de fendre la mer rouge que de nourrir le peuple pendant un seul jour. Avant la faute, la nourriture est obtenue sans effort. Après la faute, l’homme – et la femme - doivent lutter pour parachever l’œuvre et « gagner » son pain. Il y a ici la notion de felix culpa, la faute heureuse. Il y a là une promotion de l’homme à partir du travail. Le travail est la condition transcendante du retour à la dignité. Maimonide cite tous les grands maîtres qui travaillent pour ne pas dépendre des autres. Dieu ne sanctionne pas. Bien au contraire, Il manifeste sa bonté après la faute. Le Talmud affirme que les œuvres travaillées de l’homme sont plus belles que celles de Dieu ; une « brioche » est plus belle qu’un épi de blé.
Cependant à partir de deux mots, la tradition relève l’ambivalence du travail, à la fois source d’épanouissement mais aussi d’aliénation : avoda peut impliquer la notion d’asservissement, melakha celle d’un projet. La loi juive interdit le travail répétitif et mécanique. Le travail à la chaîne devient le travail dans les chaînes. Le mot « argent » provient d’une racine qui parle de désir, de rêve d’autosuffisance mais l’envie d’argent est un désir insatiable On le désigne également par le pluriel du mot « sang » : ainsi on peut se tuer à la tâche et on peut tuer pour de l’argent. C’est aussi mamon ; autre nom d’une idole, c’est la racine de « monnaie » mais aussi d’amen et en cela invite à la relation confiante. L’argent peut enfin jouer un rôle pacificateur. En hébreu, le mot payer se rapproche de Shalom. S’il existe une bonne paye, il existe une bonne paix entre les hommes. L’éthique colle aux mots même du génie hébraïque.
La limitation du profit est mise en place par la tradition qui instaure la prévalence de la loi de miséricorde sur le droit au profit, ce qui implique la limitation de la concurrence, le contrôle des monopoles, de la libre circulation pour les denrées vitales. La « charité » est un impôt obligatoire qui répare le dérèglement de l’ordre économique. Le droit de grève est autorisé si le patron ne suit pas l’arbitrage d’un tribunal, si le patron n’est pas juste. « Celui qui veut accroître sa sagesse, qu’il s’occupe des relations d’argent ! ». Ainsi le Talmud suggère que l’argent, incluant la relation de travail, constitue une voie d’accès à la compréhension de l’homme et de la société.
Intervention de Ghaleb Bencheikh El Hocine
Physicien, docteur es sciences, il a aussi enseigné la théologie fondamentale à l’Ecole laïque des religions. Il est aujourd’hui administrateur de « Démocratie et spiritualité » et vice-président de la Conférence mondiale des religions pour la paix. Il préside également l’association C3D « Citoyenneté Devoirs Droits Dignité »
Le vicaire de Dieu sur terre est l’homme considéré comme co-créateur, partenaire dans une création récurrente de chaque instant. L’homme à l’origine misérable a été ennobli par la dimension spirituelle qui lui a été insufflée. Il est icône de Dieu sur terre, à la ressemblance de Dieu, laquelle n’est pas anthropomorphique. L’homme a été créé libre. Sa descente sur terre n’est pas sans conséquence fâcheuse pour lui. L’homme est un loup pour l’homme. La miséricorde divine ne l’abandonne pas pour autant dans sa solitude car la révélation divine l’accompagne. Il n’existe aucune hiérarchie entre tous les prophètes et si ce colloque d’aujourd’hui réunit la famille abrahamique, islamo-judéo-chrétienne, il existe d’autres voies.
Y a t-il une morale pour l’entreprise dans l’Islam ?
Il faut entreprendre dans ce monde comme si on devait y vivre éternellement : fructifier, investir, travailler. Le fruit du travail permet de constituer des patrimoines pour les générations futures. Mais nous devons faire fructifier ce monde tout en étant prêt à le laisser dans l’instant. C’est cet équilibre que l’on doit construire pour se détacher du profit et respecter la nudité primordiale, de nature spirituelle. La thésaurisation est la source des concussions et des gabegies. Le discernement dans l’action pour les autres et le détachement des biens est une morale de l’entreprise que l’on peut déduire de la Révélation.
Le verset coranique 48 sourate 5 dit en substance : « si Dieu l’avait voulu, il aurait fait de vous une seule communauté mais il a voulu vous éprouver par le don qu’il vous a fait. Cherchez à vous surpasser les uns les autres dans les bonnes actions. Un jour vous retournerez à Dieu alors il vous éclairera au sujet de vos différences « . Si nous croyons, nous adhérons à l’omniscience du divin mais Dieu ne nous a pas clonés dans nos croyances. Il s’agit là de Son dessein que d’avoir voulu des différences pour les hommes. On ne peut contraindre par la violence ou la coercition un non croyant. Au contraire, la piété consiste à délier les jougs.
L’épreuve vient de ce qu’on donne libre cours à l’envie, à l’ego, sans respecter le statut d’être humain de son interlocuteur. Mais la différence peut être une source de bonheur incommensurable lorsqu’on dilate son cœur pour contenir tout l’humain ! Il faut trouver là la vraie source de l’amour, de la sympathie, de la compassion pour autrui. On s’offre afin d’accueillir.
Il faut donc construire en se réconciliant avec soi même, en se recentrant, en se restructurant. Pour changer l’entreprise, il faut changer chaque composant du travail, et privilégier l'écoute pour reconstruire l’homme.