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Un jour pour construire l’Homme

colloque du 6 octobre 2001
a Marseille

« Quelle ethique pour

les debut et fin de vie ?»


Compte rendu et résumé des interventions



" Un jour pour construire l’Homme "

Est une association à but non lucratif (loi de 1901) publiée au Journal officiel le 4 mars 2000. Elle a pour objet l’étude de tous les problèmes liés à la morale et à l’éthique dans le monde, et ce par l’organisation de colloques, de spectacles et de toutes manifestations à caractère culturel et social. Elle est sise à Marseille, 13012. Elle comprenait 230 membres actifs en octobre 2001. Ses revenus viennent des cotisations de ses membres, des inscriptions aux manifestations qu’elle organise, de subventions publiques et de partenariats d’entreprises privées. Elle fonctionne grâce au bénévolat de certains de ses membres et sympathisants.


« Un jour pour construire l’Homme »

Est devenu par extension le nom du colloque annuel sur l’éthique organisé par l’association susdite. Celle-ci invitera tous les ans tant des décideurs économiques, des sociologues, des philosophes, des scientifiques et des universitaires que des intervenants associatifs et institutionnels et des représentants des différentes confessions à réfléchir sur les questions d’éthique.


Le choix de Marseille

Historiquement, Marseille est la ville des brassages et de la mixité. La volonté de ses représentants est de rassembler les différences afin d’engager une réflexion féconde pour faciliter la relation entre les communautés, démarche incarnée particulièrement par « Marseille Espérance ». Par ailleurs, la région PACA fait preuve d’un grand dynamisme dans le soutien au développement des entreprises dans le cadre d’Euro-Méditerranée.


Le premier colloque du 14 mai 2000 a eu l’honneur d’être parrainé par Marseille Espérance
Créée en 1990, « Marseille Espérance » est une instance permanente de la ville de Marseille rassemblant les représentants laïques et religieux des différentes communautés - dans un but non dogmatique - pour améliorer les relations entre celles-ci dans la vie de la cité. C’est dans cette optique que « Marseille Espérance » a bien voulu nous accorder son parrainage.


Le premier colloque du 14 mai 2000 a eu l’honneur de recevoir le prix Gravier de l’Académie des Sciences et Lettres de Marseille



Remerciements

Monsieur le président et les membres du bureau de l’association tiennent à remercier ici

Les institutions partenaires
La Mairie de Marseille
Le Conseil général des Bouches du Rhône

Les entreprises partenaires
La fondation Hôpital Saint Joseph et le président du conseil d’administration ; Alain Storione
Les Presses de la Renaissance et leur président directeur général Pierre Dutilleul
Les éditions Pocket Univers Poche et leur président directeur général Jean Claude Dubost,
L’imprimerie A3 Service à Vitrolles et son directeur général Guy Bouchant
La librairie Saint Paul Siloë, en particulier sa directrice Sœur Andrée

Les écrivains partenaires
Professeur Jean-François Mattei - Jean-Louis Terrangle - Robert Fresco (Presses de la Renaissance)
Professeur Gérard Israël (Anne Carrière)
Docteur Jean-Paul Schnetzler (Albin Michel)

Les bénévoles et amis qui ont tendu la main
Yvan Arzur, Michèle Bénichou, Pascale Blanchon, Paulette Cabrera, Michel Capron, Ahcène Dahmoune, Danièle Noël, Gisèle Palomba,

Avec une mention spéciale pour l’animateur dévoué et chaleureux de cette journée ; Hubert Huertas.


Une partie de l'équipe organisatrice: de gauche à droite Laurence Fritsch, Guy Bouchant, Pascale Blanchon Michel Capron

 


« Un jour pour construire l’Homme »

« Quelle éthique pour les début et fin de vie ? »

Amphi Hôpital Saint Joseph Marseille
Samedi 6 octobre 2001 de 9h à 17h30


Débats animés par Hubert Huertas,

grand reporter à France Info

Sommaire de la journée

9h Ouverture par Alain Noël, président de l’association.

9h 10 – 9h 30 Discours protocolaires

9h 30 - 10h Professeur Jean-François Mattei, professeur de génétique médicale, responsable d’une équipe de recherche à l’INSERM, directeur de l’Espace éthique méditerranéen de La Timone, membre du comité consultatif national d’éthique. Les enjeux de la bioéthique

10h - 10h 30 Jean-Louis Terrangle, ancien comédien, psychothérapeute, écrivain, cofondateur avec Marie de Hennezel de l’association Bernard Dutant, Sida et Ressourcement

De la naissance à la mort, la tendresse pour tout bagage

10h 30 - 11h 00 Madame Marie de Hennezel, psychologue dans un service de soins palliatifs, écrivain, cofondatrice de l’association Bernard Dutant Sida et Ressourcement

Ceux qui vont mourir nous apprennent à vivre. Quelle éthique pour un accompagnement de la fin de vie ?

11h - 11h 30 Robert Fresco, ancien responsable du département de psycho-oncologie du Centre de lutte contre le cancer de Marseille.

Euthanasie : du mythe à la réalité historique et humaine

11h 30 - 12h 30 Débat avec la salle

12h 30 – 14h 30 Pause repas (libre) Un apéritif a été offert aux participants

Chacun des représentants des communautés s’est exprimé sur le sujet suivant :

Dans votre tradition religieuse, où débute et finit la vie ? Existe t-il des prescriptions éthiques spécifiques quant à la naissance et à la mort ? Quelle vision de l’homme impliquent-elles?

14h 30 15h 00 Docteur Sadek Beloucif, chef du service de réanimation de l’hôpital d’Amiens, membre du Comité consultatif national d’éthique.

15h 00 15h 30 Gérard Israël, philosophe, ancien parlementaire européen, directeur de la revue « Les Nouveaux Cahiers ».

15h 30 16h 00 Père Olivier de Dinechin, s.j., directeur du Centre La-Baume-lès-Aix, délégué de l’épiscopat français pour les questions morales, membre du Comité consultatif national d’éthique.

16h 00 16h 30 Docteur Jean Pierre Schnetzler, médecin psychiatre, bouddhiste.

16h 30 17h30 Débat avec la salle

17h30 Conclusion et remerciements par Laurence Fritsch, chargée de l’organisation du colloque.

 

 

Les intervenants du matin: de gauche à droite, Robert Fresco, Marie de Hennezel, Jean-Louis Terrangle, Hubert Huertas

 


Résumés des interventions


Professeur Jean-François Mattei

Il y a douze ans, l’éthique biomédicale n’était pas perçue comme une nécessité. On confondait éthique et morale alors que ces deux mots ont leur propre signification, bien différente qui font référence aujourd’hui à de véritables enjeux de société.

En changeant de siècle et de millénaire, nous sommes en train de changer de civilisation. L’enjeu essentiel de celle-ci – au même titre que la démarche éthique dans le domaine de la biologie et de la médecine est le respect de la vie contre le mépris de la vie.

Premier événement ; le siècle que nous venons de quitter restera probablement comme un siècle de dupes. Le XXème siècle nous a trompés. Il nous a privés de toutes les valeurs traditionnelles qui nous avaient accompagnées pendant des siècles et des siècles d’humanité. Ces valeurs morales civiques, religieuses ont été renvoyées dans la sphère intime de nos foyers au motif qu’on allait les remplacer par celles de nouvelles idéologies qui se sont effondrées à peu près simultanément à la fin des années quatre-vingt. C’est ainsi que l’homme s’est trouvé dépouillé de tout ce qui permettait d’organiser une vie, ses valeurs, ses références, ses repères. Mis à nu, l’homme a traversé ce siècle dans un état de désarroi extrême ; il n’a jamais été aussi fragile.

Deuxième événement ; après les révolutions agraire et industrielle, nous sommes au cœur de la révolution scientifique. Nous avons progressé davantage en cinquante ans qu’en cinquante siècles. Et fait sans précédent, l’homme est capable, pour la première fois de son histoire, de détruire la planète qui l’accueille et de modifier l’essence même de la nature humaine par le biais des manipulations génétiques. L’homme n’a jamais été aussi puissant.

C’est dans ce contraste saisissant entre la fragilité et la puissance que l’homme doit se reconstruire et trouver un chemin qui lui permette d’affirmer son humanité. C’est la nécessité de trouver ce chemin et cet équilibre qui a imposé l’émergence de la conscience éthique comme un besoin absolu.

De nouvelles connaissances placent nécessairement dans de nouvelles situations et posent de nouveaux points d’interrogations, il nous faut faire de nouveaux choix ouvrant sur de nouveaux espaces de liberté, mais aussi sur de nouvelles responsabilités. C’est cette étape du choix qui constitue l’éthique.

L’éthique n’est pas une science comme la géographie, l’anatomie, la chimie, on ne peut s’intituler éthicien professionnel.

L’éthique est un questionnement individuel, dans lequel chacun de nous qui nous plonge à l’intérieur de soi-même, entame un dialogue avec sa conscience et va chercher ses références profondes, morales, philosophiques, métaphysiques, religieuses, pour traduire ses convictions. Nous bâtissons ainsi ce que Weber avait appelé l’éthique de conviction. Parce que nos choix intimes ont nécessairement des conséquences sur l’autre et sur le futur, l’éthique de conviction ne peut pas rester strictement individuelle. Au cœur du questionnement individuel s’imposent alors les notions d’altérité et de temporalité.

Le questionnement collectif conduit à construire une éthique de responsabilité. Dans un monde pluriel, avec des convictions qui peuvent différer les unes des autres, il nous faut trouver ce qui peut nous rassembler et ce qui peut constituer des références communes sous réserve, naturellement, que personne ne subisse de contraintes personnelles dans l’accomplissement de sa vie. Mais, Il n’y a pas de choix éthique sans douloureuse tension morale ! C’est dans le domaine de la médecine que cette éthique s’est imposée en premier lieu, justifiant la création du comité consultatif national d’éthique des sciences de la vie et de la santé en 1983.

La vie a t’elle un sens ? Cette question touche à la mort, une fin ou un passage : elle touche à la douleur, à nos différences.

Nous trouvons des gènes nouveaux toutes les semaines qui expliquent tel ou tel caractère. Cela veut-il dire que nous allons classer les gens en fonction de la qualité de leurs gènes ? Est-ce de celle-ci que dépend la qualité de l’être humain ? Quant aux gènes qui induisent telle ou telle maladie, c’est toute la question du destin, au regard du déterminisme et de la liberté, qui s’impose. Est-ce qu’après tout, nous sommes responsables de ce que nous sommes, est-ce que nous sommes responsables de nos êtres, de nos existences, de nos choix, de nos faits ? Est-ce qu’on introduit là une notion supplémentaire ; le « deviens ce que tu es », ce qui signifie tout autre chose.

En médecine, nous entrons là de plain-pied dans ce qu’on appelle aujourd’hui la bio- technologie. Nous pouvons greffer des tissus, nous allons pouvoir utiliser des cellules pour remplacer des cellules malades ou âgées. Dans une sorte de paradoxe assez étonnant, le vivant devient matériau au service du vivant que l’on veut sauver.

Il nous faut trouver des marques, fixer des limites, jusqu’où ne pas aller trop loin.

Quant à l’assistance médicale à la procréation, les techniques ne sont pas très compliquées que ce soit la fécondation, l’insémination, l’injection d’un spermatozoïde dans un ovule. Bien pire, le clonage est sur le point d’être totalement maîtrisé. Très vite, les questions se posent qui concernent la vie ; la vie est-elle un don ou un dû ? L’enfant est-il un sujet de droit ou un objet auquel on a droit ? : « Mais, docteur, cet enfant on y a droit » me dit-on souvent. Accueillir un enfant pour lui donner ainsi qu’une famille, tels sont les enjeux de l’assistance médicale à la procréation.

Au plan collectif, des difficultés majeures et des pièges surgissent dans lesquels il ne faut pas tomber.

Premier piège ; on ne peut accepter l’instauration d’un ordre moral, car aucune autorité, politique ou de quelque nature qu’elle soit, ne peut décider de ce qui est bien ou mal, ce n’est pas compatible avec l’idée que nous nous faisons de la démocratie. Pourtant, on sent bien la nécessité absolue de réintroduire les valeurs morales dans le débat public pour s’assurer que les décisions ne feront pas l’économie de ces références morales, d’où le jugement en conscience !

Second piège ; il s’agit de ne pas confondre ce qui est moral avec ce qui est légal -je prêche un peu pour le politique déchiré devant certaines alternatives – et de trouver un équilibre entre le respect de la dignité de chacun et celui des exigences collectives. Que l’on soit croyant ou incroyant, si l’on accepte l’idée que dans tout homme il y a quelque chose qui le dépasse, le transcende – les croyants l’appellent l’âme, les non croyants l’esprit ou la raison - ce quelque chose a une valeur sacrée. Et c’est justement parce qu’il y a cette dimension sacrée que le débat sur l’éthique, qui est un débat en conscience, est indispensable.



Jean-LouisTerrangle

Le professeur Mattei a dit que l’éthique est un questionnement, je trouve cela très juste ; je choisirai quant à moi remise en question. Parce que l’épidémie du sida - à travers l’association Bernard Dutant, Sida et Ressourcement - nous a permis de mesurer combien il était important d’être toujours disponible, toujours prêt à se remettre en question. La remise en question de sa vie, la remise en question de son métier, la remise en question de sa sexualité, de sa spiritualité, de son éthique.

Cette remise en question, Jean Louis Terrangle l’a appuyé sur différents témoignages :

D’abord, ces deux femmes à la maison de Gardanne. L’une a le sida, les médecins l’ont condamnée deux ou trois fois, mais elle est toujours là, nerveuse, révoltée, elle est belle, elle rayonne, elle est bien habillée, elle est maquillée et, vraiment, il y a quelque chose de profondément vivant dans cette femme. Elle n’a pas seulement créé une association humanitaire pour s’occuper des femmes et des enfants qui vivent avec le V.I.H, mais aussi, elle a eu une enfant, elle a quitté son mari, il y a eu tout un bouleversement. L’autre aussi s’est maquillée et s’est bien habillée. Elle aussi essaye de parler en faisant un effort presque insurmontable pour questionner, ce ne sont pas les réponses qui l’intéressent mais la communication. Je me dis, cette femme est là aussi pour mourir. Toutes deux sont séropositives. Pourquoi l’une est-elle rentrée chez elle, pour donner des conférences et s’occuper de son association alors que l’autre est dans une unité de soins palliatifs. Qu’est-ce qui est si différent et si proche entre ces deux femmes ? C’est la première fois que j’ai accepté que la colère, la révolte, l’insoumission puissent sauver la vie d’un être humain.

J’avais appris que la tendresse, l’accompagnement, l’écoute, la présence étaient importants, le soutien psychologique indispensable, mais la colère et la révolte aussi !

Quand vous voyez un malade dans son lit et qu’il ne peut plus bouger, qu’il est épuisé et que son univers s’arrête au bout des ses doigts, et qu’un matin, il arrive à vous dire toute sa haine, toute sa colère toute sa révolte qui peut être contre Dieu, contre la personne qui l’a contaminé, contre sa famille, contre son père, sa mère, son frère, etc.…. ou contre lui-même, où trouve t’il cette force énorme, colossale, alors que, peut être dans l’instant qui suit, il ne sera plus là ?

Cela est une sérieuse remise en question et cela m’autorise, moi, à me mettre en colère.

Ensuite, on rentre dans la chambre du malade, le plus dur, en fait, est de pousser la porte. Lorsque l’on est à l’intérieur, c’est tellement lourd, pesant, on va vers la fenêtre pour chercher les oiseaux, de la verdure, quelque chose qui va permettre de respirer. On va parler de la pluie, du beau temps, de tout, on va se retenir en se disant qu’il y a des sujets qu’on ne peut pas aborder et des mots qu’on ne peut pas prononcer. Arrive un moment où l’on a épuisé tous les sujets stupides, quotidiens, et où l’on est obligé de regarder la personne dans les yeux ! Nos regards s’accrochent, et là, c’est bizarre, on n’a plus rien à se dire. Sacrée remise en question parce que là, il n’y a plus de mots. Pour quoi vais-je passer ? Est-ce qu’il y a vraiment quelque chose à faire ? Finalement, la personne va peut-être nous remercie pour cet instant de silence, pour ce regard. Elle va même dire : «Merci beaucoup, c’était sympa, vous m’avez beaucoup apporté ». Mais non, elle vous prend la main et juste un regard.

Remise en question de notre métier ! de moi-même !
La personne va dire : « je voudrais parler de Dieu », » Il n’y a pas de problème ! vous voulez un curé, un rabbin, un pasteur ? » « Non, moi Dieu c’est un mélange de plein de choses. Je voudrais parler de mon Dieu à moi. Est-ce qu’il y a quelqu’un ici qui pourrait écouter mon Dieu ? »

Comment puis-je recevoir des leçons de toutes ces personnes que j’accompagne, qui trouvent un sens à leur vie si courte, qui sont capables de parler d’un Dieu ouvertement, qui est leur, et interdisent à qui que ce soit de les fixer dans des clichés, de les ranger dans des tiroirs. Et moi en face, qu’est-ce que je fais ? Est-ce que je reste comme ça, est-ce que je trouve des solutions ou est-ce que j’essaye de dépasser ces peurs ? Quel est mon projet de vie à moi qui accompagne tous les jours des personnes en fin de vie ? Qu’est-ce que je fais ? Quels sont mes désirs intimes ? Qu’est-ce que je veux construire ? Ce qui est bizarre, c’est que lorsqu’on se pose ces questions, on attire petit à petit les personnes pour construire et changer sa vie, si on est attentif, évidemment.

Finalement c’est l’accompagnement des personnes qui a été une véritable remise en question, qui a été un véritable apport pour moi, une véritable thérapie parce que, je ne peux pas tricher. L’autre n’a pas besoin d’une personne qui va se sacrifier, il a besoin d’une personne qui se remet en question ! Il a vraiment besoin de quelqu’un qui vit, qui est dans la vie de A à Z. Et c’est ça dont il a besoin pour trouver un sens.

Qu’est-ce que la présence, si ce n’est être totalement présent à l’autre, avec ce que nous sommes. En ce moment vous m’écoutez, et pourtant, chacun de vous porte en lui tout ce qu’il a pu lire, tout ce qu’il a pu voir, tous les êtres qu’il a rencontrés, ceux qu’il a aimés ou ceux qu’il a détestés. Toutes vos qualités, tous vos défauts, vous les portez en vous, et vous pensez qu’on ne les voit pas ! C’est justement ce que disait le professeur Mattei, profondément, c’est ce qui vous échappe ! et ce que je peux percevoir de vous, là, résumé exact de ce que vous avez vécu jusqu’à maintenant.

Ce ne sont pas vos qualités, la sur-femme ou le sur-homme qui m’intéresse. C’est ce résumé et je crois, profondément, que c’est l’âme que je découvre chez vous, que vous ne maîtrisez pas mais que je perçois. Voilà pour moi ce qu’est l’éthique !


Marie de Hennezel

Dans les aspects éthiques de la fin de la vie, je vais choisir une question qui se pose aux équipes médicales ; qui décide ?

C’est une des grandes questions éthiques, actuellement. Les fabuleux progrès de la médecine ont entraîné un inévitable prolongement de la vie ; ainsi plus de 70% des personnes meurent aujourd’hui à l’hôpital. Or c’est un lieu qui n’est pas fait pour y mourir. Souvent anonyme et froid, l’hôpital n’est pas du tout un lieu d’accueil pour les mourants et leur famille. Nous sommes témoins d’agonies interminables, douloureuses, de situations qui nous paraissent totalement indignes. Comment, alors, ne pas craindre de se voir voler sa mort ! Personne n’a envie de terminer sa vie dans d’atroces souffrances et dans l’indifférence générale, personne n’a envie d’être expédié à son insu dans l’autre monde, ni d’être l’objet de soins, dont la seule justification serait d’apaiser la conscience des médecins. Chacun se souhaite une fin de vie digne, humaine. Chacun souhaite rester sujet de sa mort.

Il y a aujourd’hui un large consensus quant à la nécessité de s’abstenir de traitements et d’investigations inutiles qui prolongeraient les souffrances d’une personne qui demande qu’on la laisse mourir en paix. L’assemblée nationale a voté en 1999 à l’unanimité une loi sur l’accès aux soins palliatifs ; nous sommes le seul pays européen ayant légiféré sur ce point. Malgré cela, l’opinion publique, largement relayée par les médias, continue de croire que la seule alternative aux souffrances extrêmes est l’euthanasie active, c’est à dire le geste qui donne délibérément la mort.

Il y a une confusion sur le terme euthanasie dans le grand public. Celui-ci appelle euthanasie le droit de mourir dignement et sans souffrance. Pour moi, la mort digne et sans souffrance, ce sont les soins palliatifs. Plus les conditions de la fin de vie sont incertaines, faute de dialogue avec l’équipe soignante, plus l’anxiété grandit, plus la tentation d’anticiper la mort naturelle apparaît comme la seule issue à cette intolérable angoisse. Le désir de maîtriser sa mort est proportionnel au manque de confiance dans la capacité des équipes médicales à accompagner et à soulager la fin de vie, et aussi à la méconnaissance des ressources internes dont chacun dispose pour faire face à ce moment si particulier qu’est l’approche de sa mort. Je crois que nous sommes dans une société qui ne fait pas assez confiance à l’humain. C’est pourquoi je crois que le dialogue avec le patient, avec sa famille, son entourage, est un des piliers essentiels des soins palliatifs. Quand le patient en fin de vie peut exprimer ses peurs, quand il est assuré que l’on ne va pas poursuivre le traitement au-delà de ce qu’il souhaite, qu’on va utiliser tous les moyens possibles pour le soulager, et surtout qu’on ne l’abandonnera pas au moment de sa mort, je crois que, d’une certaine façon, on lui rend sa mort.

Quand l’éthique des soins palliatifs engage les médecins et les soignants à laisser à la mort son temps, à ne pas la retarder, ni l’avancer, cela signifie que chacun s’accorde sur ce point : la décision revient à ce que les psychanalystes appellent le sujet, que d’autres appellent l’être ou le Soi, c’est à dire, cette instance inconsciente qui est le maître du désir, qui appartient au secret de chacun et qui échappe à toute volonté consciente ; ce qui échappe à l’homme et qui est sacré.

Quand un patient dit : « je veux mourir », et que, dans le même temps, il manifeste subtilement son désir de vivre encore, nous sommes devant un comportement que l’on appelle l’ambivalence – à laquelle les soignants en soins palliatifs deviennent attentifs. D’où l’importance du dialogue, de la parole. Pour que l’équipe soudée des soignants devienne attentive à la multiplicité des discours.

La question qui nous occupe, face à un patient qui manifeste sa volonté d’anticiper sa mort est la suivante : qui demande quoi ?

90% des demandes d’euthanasie disparaîtraient si les malades en fin de vie se sentaient moins seuls, et si on soulageait mieux leurs souffrances. Il faut se mettre à l’écoute du mourant et de sa famille pour comprendre la complexité de ce qu’ils vivent. Cela demande du temps, de la compétence, c’est exigeant économiquement et humainement parlant.

Un pays voisin, la Hollande, est le seul pays à avoir légalisé l’euthanasie. Lors du dernier congrès européen de soins palliatifs, j’ai entendu la communication d’une équipe hollandaise d’Utrecht qui présentait les résultats d’une étude sur les raisons pour lesquelles les patients d’un service de cancérologie demandaient l’euthanasie. Sur 100 patients qui ont été euthanasiés, 80% justifiaient leur demande par le fait d’être dans une situation désespérée, mais la même étude indique que 80% des mêmes patients n’ont pas nécessité la visite d’un psychiatre ou d’un psychologue parce qu’ils n’étaient pas déprimés. J’ai trouvé qu’il y avait une grande contradiction, car personne dans cette équipe médicale n’a cherché à savoir ce que signifiait « situation désespérée ». Aucune tentative pour décoder la demande de mort, elle est prise pour argent comptant et l’euthanasie est délivrée sur la seule vérification que la demande est volontaire. J’ai noté aussi qu’il n’y avait aucun questionnement sur ce que signifie « demande volontaire », ni sur l’ambivalence de celle-ci même si elle est répétée, non plus que sur les pressions familiales éventuellement exercées, sur ce que la demande peut enfin masquer de souffrance et de solitude. En France, les équipes de soins palliatifs constatent que dans 90% des cas, une demande de mort est un appel au secours, un appel au dialogue, une ultime tentative de communication, et peut être aussi, un désir d’intimité C’est pourquoi, quand un médecin se donne la peine de s’asseoir au chevet du malade et de s’ouvrir au dialogue avec lui, de lui témoigner de l’attention. On constate alors que la volonté d’anticiper la mort est motivée par l’incertitude, par le manque de confiance dans la compétence des équipes ; quand cette confiance est établie, il est très rare que la personne persiste dans sa demande d’euthanasie.

Quand une personne demande la mort, c’est une violence qui met le médecin ou la famille en situation d’échec et les confronte à un sentiment d’impuissance. C’est terriblement anxiogène et culpabilisant. On peut très bien comprendre que des soignants qui n’ont pas été formés et ne sont pas soutenus puissent être confrontés à des situations tellement intolérables que la seule réponse soit effectivement de délivrer l’euthanasie pour maîtriser la situation.

Il est évident que des équipes qui ont commencé une réflexion sur la capacité d’assumer une certaine impuissance face à cette situation - peut être une réflexion sur l’humain en fin de vie - sont capables d’assumer des situations difficiles, et de montrer aussi une certaine vulnérabilité.

Je crois que, dans la demande de mort, le patient essaye d’interpeller le soignant qui est en face, et de le rencontrer. Il y a quelque chose de provoquant dans ce : « faites quelque chose ». Patrick Baudry exprimait cela d’une manière très juste : « le malade exige plus que des soins et une écoute, il exige un échange qui remet en cause la division fonctionnelle entre bien et mal-portant ». Car dans le soignant - avec sa blouse blanche, son supposé savoir et pouvoir - et cette personne qui est supposée faible, affaiblie par l’approche de la mort, il y a deux êtres humains confrontés à une même réalité inéluctable ; nous allons tous mourir. C’est cela que le patient cherche à trouver en face de lui.

La demande de mort est donc une sorte de Sésame, de mot de passe,. L ‘entendre ainsi, c’est sortir de l’impasse. Pour sortir de la solitude et rompre la digue du silence. Manifester sa volonté de mourir, c’est parfois une manière de se mettre au centre de la scène de mort et de devenir actif et sujet. Celui qui va mourir peut alors organiser sa fin, prendre congé des siens, dicter ses dernières volontés, organiser ses funérailles, tous ces actes qui constituent un véritable rituel de fin de vie. C’est souvent parce que quelqu’un à dit : « finissons-en » que les proches commencent à se préparer aussi à cette mort là. C’est peut être aussi la parole qui va ouvrir le dialogue qui va faire que l’on se dit les choses importantes avant la séparation, le moment des derniers gestes, des dernières paroles, des derniers regards. On constate que lorsque ce rituel est accompli, la personne peut se laisser glisser vers la mort, et qu’aucun geste délibéré n’a été nécessaire. C’est pour cela que je pense que la volonté de mourir est quelque chose qui doit être pris au sérieux.

Certes j’ai moi-même été séduite par certains récits d’euthanasie où il y avait toute une préparation dans la transparence, et beaucoup d’émotion dans cette préparation commune, dans un monde où si souvent les mourants meurent à la sauvette. Mais je me disais, pourquoi faut-il que ce soit dans le cadre d’une mort programmée, décidée. Est-ce qu’on ne peut pas, aussi avancer vers sa propre mort, lucidement, les yeux ouverts, se dire ce que l’on a à se dire ? en dix ans j’ai constaté que, quand ce rituel là était mis en place, il n’y avait pas besoin d’intervenir. La personne est allée au bout d’elle-même, le travail du trépas est accompli, la mort arrive toute seule, parce que ce rituel constitue ce que j’appelle, une permission de mourir. Personne ne retient l’autre, les choses ont été dites. Pourquoi intervenir quand on constate qu’alors la mort ne met pas longtemps à venir.

En conclusion, je voudrais simplement rapporter ce propos d’un médecin responsable d’une unité de soins palliatifs : « si je suis opposé à une légalisation de l’euthanasie, ce n’est pas pour des questions morales ou religieuses, c’est parce que, si j’avais légalement le droit de tuer mes patients, moi-même et mon équipe ne nous donnerions pas le mal que nous nous donnons actuellement pour trouver des solutions aux situations difficiles ».

Comment trouver des solutions ? Il est certain que, si nous avions légalement le droit de tuer ce patient que nous avons soigné pendant trois mois, cela fait longtemps que nous l’aurions euthanasié.


Docteur Robert Fresco

« Zeus rend fous ceux qu’il veut perdre » A la fin de la vie, la proximité de la mort nous met dans une sorte de petite folie. Cette petite folie d’abord est ce que j’appellerais sémantique. Les auteurs classiques ou anciens disent que l’euthanasie est une mort douce tandis qu’un de mes collègues, le docteur Emile Rimbaud en parle comme de dysthanasies dont le milieu médical sait à quel point elles ne sont pas une mort douce.

Il n’est pas facile de naître, il n’est pas facile de mourir. Léonard de Vinci disait : « Alors que je croyais apprendre à vivre, j’apprenais à mourir. » et Aragon: « Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard »

Nous nous battons pour préserver la dignité. « L’association pour le droit de mourir dans la dignité » est assez favorable aux demandes d’euthanasie. La dignité est intrinsèque à l’homme. Elle n’est ni dans son apparence, ni dans sa richesse. Elle est dans tous les attributs inhérents à l’être humain. Depuis vingt cinq années de lutte contre le cancer, nous avons vécu une sorte de révolution médicale, qui a fait penser que l’on allait toucher à ce que certains sociologues ont appelé le mythe de l’amortalité. Ce mythe nous hante. Le problème se pose en ces termes : vivre jusqu’à cent quarante ans, oui mais comment, dans quel état, et accompagné par qui ?

L’amortalité n’est pas l’immortalité, il y a une confusion permanente entre le problème de la représentation de la mort et du mourir, la mort n’étant pas le mourir. Mythes et réalités à propos de l’euthanasie s’entrecroisent en permanence. Claude Chardeau a dit cette phrase qui donne à penser: « comment allons nous soigner demain, si ceux qui doivent soigner sont ceux qui doivent tuer ». Les idées autour de l’euthanasie aboutissent souvent à des contre sens.

L’euthanasie est une souffrance personnelle et des familles ; malgré cela, un très faible nombre de psychiatres se sont préoccupés des états dépressifs terminaux qu’ils ont totalement sous–estimés.

Il suffirait pourtant de paroles, de présence, d’un travail sur l’environnement. Il est vrai que la France depuis 1986 a alloué un budget aux soins palliatifs.

Dans ce cas particulier chaque membre de la famille donne son idée, son sentiment. Un psychiatre anglais disait qu’on commençait par ne plus parler de la maladie, ensuite, on ne parlait plus des traitements, en général, celui qui sait, est un membre de la famille. Le travail qui doit être fait quand il y a une demande d’euthanasie, qui est beaucoup plus souvent le fait de l’entourage que du malade lui-même, est un travail de traitement de la détresse qui demande beaucoup de présence et d’attention parce que les gens sont perdus.

La définition de l’euthanasie de Patrick Despirenne qui paraît la plus adéquate à propos de ces dérives sémantiques est celle-ci: l’euthanasie consiste à donner sciemment et volontairement la mort. Ainsi est euthanasique le geste ou l’omission qui provoque délibérément la mort du patient dans le but de mettre fin à ses souffrances. On tue par pitié, mais on tue. L’euthanasie peut être considérée comme un assassinat, d’où les problèmes pour sa légalisation.

Les choses se compliquent quand les idéologies s’en mêlent. Ainsi des exemples fournis par l’histoire lors de la seconde guerre mentale quand on a « euthanasié » à grande échelle les malades mentaux sous prétexte qu’il valait mieux donner de l’argent à un ouvrier qui travaille qu’à un malade mental improductif, étape qui a anticipé les camps de la mort et la solution finale pour un grand nombre de déportés.

C’est l’honneur d’une société, a dit Jean Rostand, de s’occuper de ses malades et de ses démunis !

Nous devons toujours privilégier celui qui s’en va, parce que c’est lui le plus démuni, par rapport à ceux qui restent et nous devons toujours privilégier l’espace de qualité, le temps qui reste, toutes les affaires qui n’ont pas été réglées et doivent pouvoir l’être, pour ne pas entraîner ce que d’aucuns ont appelé les « deuils euthanasiques ». Ceux-ci sont les plus difficiles à cicatriser parce que la culpabilité que l’on a pendant la vie du patient peut perdurer pendant toute la vie de ceux qui lui survivent.

Car il n’y a pas seulement celui qui s’en va. Le fait euthanasique nous concerne tous, parce que directement ou indirectement nous sommes ou serons confrontés à cette situation là. Toute notre vie, nous vivons comme si nous ne devions jamais mourir, mais nous ne pouvons pas faire autrement, c’est la loi de la nature. Nous naissons, nous vivons et nous mourons. En revanche ce que nous pouvons faire, c’est que l’approche de la mort soit la plus heureuse, la plus épanouissante possible pour que les vies soient belles. Il faut avoir ce côté empathique, ce côté affectif qu’ont par exemple les mouvements de soins palliatifs, et tous les gens qui ont un engagement personnel véritable et éthique pour accompagner et essayer d’éviter des souffrances,

Guérir si c’est possible et, dans tous les cas, réfléchir aux répercussions de ce que nous faisons, de ce que nous voulons. Ne pas nous laisser prendre aux pièges des mots, des idées, parfois des sentiments. La manipulation des idées existe et il est facile d’y avoir recours dans des situations émotionnelles extrêmes. Telle est la base de l’éthique dans ce cas particulièrement délicat.

 

 

De gauche à droite, Jean-Pierre Schnetzler, Père de Dinechin, Gérard Israël, Sadek Beloucif

 


Docteur Sadek Beloucif au titre de la communauté musulmane

« Il n'y a pas d'autre dieu que Dieu, et Mohammed est son prophète » Telle est la profession de foi de tout musulman qui s'intègre dans cette soumission totale au créateur puisque islam veut dire « soumission ». Définir une personne, définir un embryon apparaît impossible si l'on considère uniquement les données scientifiques. La licéité ne peut donc venir de la seule science, et la bio-éthique doit être considérée comme une réponse frontière entre la science, la philosophie et la théologie, entre la foi et la loi. Certes islam veut dire soumission, mais ce mot ne doit pas être réducteur qui est plus proche d'une notion au centre du triangle unité, équilibre et harmonie.

La religion musulmane se présente alors non seulement comme une foi, mais aussi comme une règle, une éthique de vie qui va guider les comportements du croyant. Pour un musulman, l'attitude, le droit et la morale procèdent donc d'un acte de foi.

On a coutume de dire que l'islam est théologiquement protestant et politiquement catholique ! De fait, en l'absence de position officielle, on distingue trois courants qui inspirent le croyant. C'est d'abord le Coran qui contient la parole divine et les prescriptions aux musulmans, ensuite les Hadiths, qui sont les paroles et les actes exemplaires du prophète, enfin les éléments de la jurisprudence qui ont d'abord une vocation pratique et proposent une traduction éthique de principes moraux. Ces fondements, selon les termes même du Coran, ont pour but « d'ordonner le convenable et de proscrire le blâmable ». C'est définir les limites, promouvoir la responsabilité de l'homme tout en lui rappelant ses devoirs fondamentaux.

Cette démarche en différentes strates, le Coran, les Hadiths et la jurisprudence, peut être illustrée par un hadith du prophète où l'un de ses compagnons lui demandait : « Sur quoi vais-je baser mes jugements ? » Le prophète répond, « sur le Coran ». « Et si le Coran n'a rien spécifié ? « Sur la Sunna, c’est à dire la tradition », « Et si la Sunna n'a rien spécifié ? » « Sur le consensus des compagnons », « Et s'ils n'ont rien dit ? », « Sur ta propre raison ». Ce texte définitif qu'est le Coran est un texte ouvert qui peut être interprété de manière plurielle, à partir de notre raison. En islam, la raison est le fondement de la religion. L'islam est la dernière révélation. Une condition essentielle est que cela ne se transforme pas en une idole ou une idéologie. La raison ne travaille pas dans un espace vide,car elle est canalisée par la foi. La religion musulmane se présente donc comme cette foi, et cette loi, c’est à dire cette règle et cette éthique de vie.

Cette loi islamique va s'appliquer à trois niveaux de responsabilité, individuelle, collective, étatique.

· Responsabilité ndividuelle ; il y a une responsabilité propre de l'individu ; le Coran dit : « Nul homme ne portera le fardeau d'un autre » Il existe aussi une coresponsabilité de l'acte et de l'intention. Un Hadith du prophète dit : « l'intention de l'homme vaut plus que ses actes ». En islam, le travail scientifique est considéré comme une expression d'adoration.

· Responsabilité collective parce que le Coran dit : « Les croyants et les croyantes sont en rapport mutuel de protection, ils commandent le convenable et proscrivent le mauvais » Un hadith du prophète précise : « Celui d'entre vous qui assistera à un acte répréhensible qu'il le répare de sa main, ou, si ne le peut point par ses paroles, si ne le peut pas non plus, qu'il le condamne dans son cour, c'est là le minimum de la foi ». La portée de cette responsabilité collective est très grande chez le musulman du fait des possibles réactions sociétales fortes, devant ces questions de bio-éthique. Ainsi des fatwas peuvent être émises, c’est à dire des décisions sur des cas d'espèce. La fatwa ne concerne et n'engage que son auteur. C'est une aide, un guide profane plus qu'une affirmation spirituelle définitive.

· Responsabilité étatique. L'état est au service du citoyen, il doit préserver la cohésion sociale en promouvant le bien et condamnant le mal. La religion devient un concept politique ; c'est aussi le lien qui unit les hommes. Le Prophète dit « Religion et morale sont deux concepts identiques » Interrogé sur les sens de la religion », il précise ; « ce sont les bonnes moeurs ». A partir de cette base politique, on peut dire que la relation entre l'individu et la collectivité peut être interprétée. Dans la législation islamiste, la notion d'intérêt général l'emporte sur toute considération. En cas de conflit entre intérêt général et intérêt particulier, il faut donner la priorité au plus important.

Mais qu'en est-il de la vie ? Comme pour tout autre croyant, la vie ne nous appartient pas, seul Dieu donne et seul Dieu reprend la vie. Ce respect de la vie se retrouve dans la fameuse sourate, également présente dans le Talmud, : «Et c'est pourquoi nous avons prescrit aux enfants d'Israël, quiconque sauve une vie, c'est comme s'il avait sauvé toute l'humanité, et quiconque tue une vie, c'est comme s'il avait tué toute l'humanité ».

Quand est-il en islam ? Selon le Coran, l'homme a été créé dans la forme la plus parfaite, mais pour des besoins médicaux, on peut agir sur le corps dans un but précis, du moment que la finalité est claire et avec l'accord de l'intéressé ou à défaut de sa famille. L'homme, l'individu est unique ! Le Coran dit « Nous vous créés d'un mâle et d'une femelle, nous vous avons constitués en peuples et en tribus pour que vous vous connaissiez entre vous. Le plus noble d'entre vous auprès de Dieu est le plus pieu d'entre vous. » Plus loin : « Si Dieu avait voulu, il aurait fait de vous une communauté unique, mais il voulait vous éprouver en ses dons. Faites assaut de bonnes actions envers Dieu, en lui pour vous tous et en retour, il vous informera alors de ce qu'il en est de vos divergences. »

Pour un musulman, le statut de foetus découle de son animation ! A partir de quand l'âme habite t-elle le foetus ? Le Coran dit : « Il a formé l'homme harmonieusement et Il a insufflé en lui de son Esprit » Pour la majorité des penseurs en islam, l'animation est retardée et l'âme est insufflée au quarantième jour., mais pour d'autre c'est la fécondation qui marque le début du processus de vie. A partir du moment de l'animation, la vie est sacrée et protégée ; il n'y a plus de distinction entre le foetus, le nouveau né, l'enfant ou l'adulte ; on ne peut donc effectuer d'avortement à partir de ce stade, sauf si la vie de la mère est en danger.

Quant à l'embryogenèse, le Coran en fait une description assez détaillée : « Oui, nous avons créé l'homme d'une quintessence d'argile, puis nous en fîmes une goutte de liquide déposé en un réceptacle sûr, puis ce peu de liquide, nous le créâmes adhérence,… et créâmes la mâchure ossature et revêtîmes l'ossature de chair, après quoi, nous le promûmes une tout autre création ». C'est le statut de l'embryon et du foetus qui guide les réponses soulevées par les nouvelles recherches sur les cellules souches embryonnaires. Ces recherches sont prometteuses et le progrès médical est une valeur forte en islam où la maladie n'est pas une malédiction.

Sur la question du clonage, une distinction doit être faite entre le clonage thérapeutique et le clonage reproductif. Le clonage reproductif est condamné « Seul, Dieu donne et seul Dieu reprend la vie ». Dans le processus de création, l'homme peut avoir l'illusion qu'au sein de son laboratoire c'est lui qui crée, alors qu'en fait il utilise des cellules créées, la création elle même appartenant à Dieu.

Quant aux embryons surnuméraires qui ne font plus l'objet d'un projet parental, la position de l'islam est de refuser ces embryons à d'autres couples stériles, parce qu' il faut que le lignage soit identifié, reconnu dans le père et la mère biologiques. Le lignage doit être respecté. En aucun cas, on ne peut accepter que l'on puisse envisager de créer des embryons, spécifiquement, à des fins de recherche. Reste la différence entre la règle et l'exception, l'exception ne pouvant s'ériger en une nouvelle règle. Si la science peut aider à traiter la stérilité, par exemple, la réflexion établissant la différence entre la fin et les moyens doit exister.

Le droit à la sacralité de la vie, le droit à la vie vient en second après le droit à la liberté. « Persécuter est pire que tuer » dit le Coran. La persécution, qui signifie une privation de liberté, est un délit bien plus grave et plus important que tuer qui est une privation du droit à la vie. Ce principe mène à la conclusion logique que la liberté est plus importante que la vie, ce qui n'est point étrange si l'on garde à l'esprit que l'humanité même de l'homme résulte de cette liberté.

En islam, on retrouve le droit à la vie en compagnie de la justice, l'équité, la transcendance, mais surtout la bienfaisance. Le prophète a écrit : « Dieu a inscrit la bienfaisance en toutes choses » mais le mot arabe de bienfaisance, comporte également des nuances de douceur et de compassion. La bienfaisance implique aussi une conscience vive de l'observance dans la loi de Dieu en tout acte et à tout moment. Encore un Hadith du Prophète qui me parle beaucoup : « la bienfaisance, c'est l'adoration de Dieu, comme si tu le voyais »

Etre la fameuse éthique de conviction et l'éthique de responsabilité ou entre éthique du moindre mal et éthique de conviction, notre responsabilité individuelle demeure. Cette responsabilité est la condition et le corollaire de la liberté. Si on se place au plan d'une éthique de la responsabilité, en considérant d'un point de vue musulman la religion comme égale de la morale, alors il y a deux hadiths qui ont une résonance vraiment particulière. « Lorsque tu n'éprouves pas de sentiment de honte, agis à ta guise ». Ce hadith est le pivot autour duquel tourne l'islam tout entier.

Le hadith suivant sera ma conclusion « Comme j'allais trouver un jour l'envoyé de dieu, il me dit : « tu es venu me demander en quoi consistait la vertu ; oui ; consulte ton coeur me dit-il alors, en effet la vertu, c'est ce qui met ton âme en paix. Le mal, au contraire, est ce qui s'établit en toi et revient sans cesse à ta conscience, même si les gens que tu consultes à ce sujet t'autorisent à le faire. ».



Professeur Gérard Israël au titre de la communauté juive

Parler au nom du judaïsme est absolument impossible devant l'efflorescence des commentaires rabbiniques, talmudiques, devant la multiplicité des opinions, comment parler au nom d'une tradition aussi multiforme, aussi complexe. Je vais cependant m’y risquer eu égard à la gravité du sujet.

Je parlerai donc de la vie de la mort et du passage, et pour ne pas plonger, du premier coup dans la dialectique talmudique, je me réfèrerais à un penseur français qui par hasard était juif, Henri Bergson qui disait : « au commencement il y a la vie qui, comme un obus, explose. » Ce caractère explosif de la vie constitue l'essentiel de ce que l'on peut en dire. La vie est irréductible. On peut radier l'homme de la planète. On ne peut pas en exclure la vie. Nous sommes donc portés par quelque chose d'incroyable. Le même Bergson dira : « La vie pourra un jour bousculer la vie telle une chevauchée, pourra un jour bousculer tous les obstacles, peut être même y compris, la mort. »

Nous nous trouvons donc, finalement, lorsqu'il s'agit du judaïsme, dans une perspective d'irréductibilité de la vie. Mais il y a la Bible, et est-ce que Dieu n'a pas demandé à Abraham de sacrifier son fils ? Voilà la chose la plus inconcevable qu'on puisse imaginer, après ce que l'on sait de la vie, Abraham accepte finalement de sacrifier son fils, mais il n'y croit pas, il sait que Dieu va arrêter son geste. Et c'est effectivement ce qui se passe, à partir de ce moment là est déterminé définitivement le principe de la sanctification de la vie. Alors, cet élan vital, cette pulsion qui nous pousse dans cette chevauchée est absolument extraordinaire.

Pourtant la vie, c'est compliqué ; il y a le pêché, il y a la faute, il y a Adam et Eve. Pourquoi est-ce que Dieu interdit à sa créature de connaître le bien et le mal ? Dieu serait-il donc opposé à l'éthique ? Adam et Eve commettent la faute. Dieu n'est pas content et les conséquences sont connues ; l'homme gagnera son pain à la sueur de son front, la femme enfantera dans la douleur, le serpent rampera et mangera de la poussière et même la terre elle même sera punie puisqu'elle produira des ronces et des épines.

Mais il y a une autre conséquence, a partir de ce moment là, Dieu dit : « Mourir, vous mourrez » et donc, à partir de ce moment la vie aboutit à un terme, non pas définitif, mais à un terme qu'on appelle la mort. La religion chrétienne à cet égard, a un peu bifurqué parce que cette mort là dont il est question apparaît dans la tradition chrétienne comme une « con (de cum avec)-damnation ». Dans le judaïsme, il s'agit bien d'une condamnation mais pas d'une damnation. Alors, pourquoi toute cette difficulté ? Pourquoi le pêché originel ? Pourquoi ce sentiment de culpabilité qui n'échappe à personne ! La sanctification de la vie, mais aussi l'association de la vie et du bien.

Au chapitre trente du deutéronome on lit : « Je mets devant toi la vie ou la mort, la bénédiction ou la malédiction, choisis donc la vie afin que tu vives, ainsi que ta postérité. Vous vivrez, aimant l'éternel, votre Dieu unique ! ». Il y a, dans cette description que je viens de tenter, de la vie, de l'existence humaine qui ne peut être assimilée à une chute, ni à une damnation, selon la tradition juive, quelque chose qui doit nous permettre de réfléchir au phénomène opposé, c'est à dire à la mort. Lorsqu'on demande à un scientifique : « Donnez nous donc une définition de la vie ?», on pourrait avoir cette réponse « La vie c'est l'ensemble des phénomènes physico-chimiques qui s'opposent à la mort». Ne faut-il pas en effet se référer au contraire de la vie pour comprendre la vie.

Voilà que la mort apparaît, et le judaïsme exprime l'idée que la mort est la fin naturelle de la vie, qu'elle entre dans le processus intellectuel normal de la connaissance. Dans le judaïsme, il n'y a pas de culte des morts. La conséquence de cette sanctification permanente de la vie par rapport à la mort est que la mort voulue pour soi, le suicide, est un scandale absolu. C'est la destruction du lien profond qui rattache l'homme au Dieu vivant.

Que signifie la fameuse phrase biblique « Dieu a créé l'homme à son image» ? La Kabbale répond ; Dieu n'était pas Dieu, tant qu'il n'avait pas créé l'homme. Ou, plus exactement, le nom de Dieu n'est pas complet tant que l'homme n'a pas été créé ; ce qui signifie qu'il existe entre Dieu et l'homme un lien fondamental organisé, non pas autour de la prière, non pas autour de la possibilité de modifier la volonté divine, mais autour de la possibilité de modifier la nature divine. Il y a une solidarité mécanique entre l'acte que j'accomplis, moi, et Dieu qui est au bout de la chaîne. Le mal que je fais, non seulement retentit sur lui, mais affecte sa nature même. Dieu créa l'homme à sa ressemblance et le problème de la vie et de la mort s'en trouve modifié. Il y a aussi la mort donnée aux autres, de multiples façons qui vont du crime passionnel au crime contre l'humanité - lequel est un car la mort d'un seul vaut la mort de tous. Bien pire, il représente la fin d'une part de l'humanité, c'est à dire, la fin d'une part de Dieu.

Entre vie et la mort, il y a donc un rapport que les philosophes appellent dialectique. Et puis, il y a le passage ; comment est-ce qu'on passe de la vie à la mort et beaucoup d'entre vous ce matin ont posé avec délicatesse la question, que dire au mourant ?

La première chose, c'est que la mort n'est ni une sanction ni le résultat d'une culpabilité quelconque. Le pêché n'entraîne pas la mort. Saint Paul était dans l'erreur lorsqu'il disait que la loi judaïque impossible à respecter générait le pêché ; le pêché c'est la mort, donc la loi, c'est la mort. Il était dans l'erreur fondamentale car il a été le premier à formuler l'idée du pêché originel qui ne se trouve ni dans la Bible hébraïque, ni surtout dans les Evangiles. Or Saint Paul dit une phrase très belle qu je cite de mémoire : « de même que le pêché d'un seul a provoqué la condamnation de tous, de même le bienfait d'un seul a provoqué le salut de tous ! ».

Un simple texte pour terminer, la prière des morts dans le judaïsme se lit ainsi : « Que son grand Nom soit grandi et sanctifié dans le monde qu'il créa selon sa volonté, qu'Il fasse advenir son royaume, qu'Il fasse germer son salut, et qu'Il rapproche l'arrivée de son Messie. Que celui qui dispense la paix dans les hauteurs la dispense par sa miséricorde, à nous tous, à toute l'humanité et à son peuple Israël. Loin du crime et proche du salut, pitié et grâce devant Celui qui demeure en haut, une place de choix pour la vie du monde futur, que soit là le sort, le partage, le lieu de l'âme de celui qui vient de mourir. Que l'esprit de Dieu le fasse reposer dans le jardin d'Eden. Que le roi des rois dans Sa miséricorde l'abrite à l'ombre de Ses ailes et dans le secret de Sa demeure afin qu'il contemple les délices de l'Eternel et réside dans Son sanctuaire ».

Dans le judaïsme, lorsqu'on lève son verre à la santé de quelqu'un, on dit « A la vie ». Quand une bougie flambe et que, sous l’impulsion d’un courant d’air où du souffle de quelqu'un, la flamme s'éteint, tout est fini. Peut être pas. On voit s’élever vers le ciel une sorte de fumée qui, peut être, disparaît définitivement. Mais après tout la vie n'est elle pas cette goutte de rosée sur une feuille, un matin de printemps, que le soleil montant fera disparaître à tout jamais ?



Père Olivier de Dinechin au titre de la communauté chrétienne

L'homme est une créature de Dieu, ce qui veut dire qu'il n'est pas seul, qu'il n'est pas son propre fruit. Il reconnaît cette origine qui vient d'ailleurs, qui est de l'ordre du don, du don de la bonté, de la générosité, de quelque chose qui est admirable. Ce n'est pas une fatalité. Il est donc une personne unique, point que notre culture occidentale a sans doute trop valorisé. Ces convictions reçues comme des vérités traditionnelles vont être repensées dans leur profondeur.

Cette personne humaine est appelée par Dieu. Elle est engagée dans un processus qui n'est pas un processus fatal, mais qui est une histoire à découvrir, à inventer, à travers des appels qui lui viennent d'autrui, qui lui viennent de témoins, y compris, en particulier, des témoins de la foi, et par là, qui lui viennent de Dieu. Il est engagé à une réponse qui est libre, et ce qu'il découvre des autres et de Dieu, va le conduire à faire des pas sur ce chemin. Mais il peut refuser, à certains moments clés, peut être à tous moments, de répondre à cette invitation. Si l'on veut parler de dignité, sa dignité vient de là.

Cette dignité est inaliénable et ne peut pas être rayée par des conditions de santé, par les conditions d'exercice de sa liberté ni entamée par ce qu'on appelle quelquefois des déchéances. Cette dignité n'est même pas supprimée par ce qui tient de la place dans la tradition chrétienne ; le pêché. « C'est quand nous étions les plus grands pêcheurs que le Seigneur est venu nous chercher pour nous sauver » dit Saint Paul. C'est cette vision qui va commander le respect. Le respect ! Maurice Bellay a donné comme titre à l’un de ses ouvrages : « Vous commencerez par le respect » Voilà la clé fondamentale quand on dispose soi-même de pouvoirs, en particulier celui de traiter, de soigner, d'accompagner, de guérir parfois, de tuer éventuellement. Vous commencerez par le respect.

On ne sait pas le commencement ! On ne sait pas la fin ! « Il ne vous appartient pas de connaître les moments » disait le Christ ressuscité à ses disciples. Souvent, dans les débats qui nous occupent, on ne parle pas de la vie en général mais on parle de la vie de telle personne. Quand donc débute la vie d’un individu ?

Des débats séculaires ont tourné autour de la problématique de l'animation et il y a eu, chez les chrétiens comme ailleurs, les partisans de l'animation précoce et de l'animation plus tardive ou retardée. Les occidentaux étaient partisans d'une animation plus tardive, Dieu créant l'âme et la mettant dans le corps quand celui-ci est suffisamment formé. Quant à la position officielle de la hiérarchie catholique, elle n'a pas tranché entre les deux ! Au plan ontologique, nous restons dans cette hésitation. Cependant, l'Eglise dit autre chose ; il y a eu rencontre d'un homme et d'une femme, de deux personnes dotées de conscience et d'humanité, qui sont suffisamment adultes pour essayer au moins de s'interroger sur la manière dont ils vont donner un fruit. La Bible, d'une façon plus implicite, considère le sein maternel comme le lieu où le créateur opère. Dans le début du livre de Job ou dans les Psaumes, on trouve l'idée de la nuit de la conception, la nuit de la gestation et le jour de la naissance. On vient au jour ! Symbolisme extrêmement profond qui veut dire autre chose.

Le respect qui se joue dans le sein maternel est quelque chose que nous héritons de la tradition juive, certainement, mais qui a pris forme très fortement chez nous. Ensuite viennent les jours de la vie, vient l'histoire. Dans la tradition spirituelle chrétienne, on appelle la mort la naissance au ciel, et on fête la fête d'un saint, le jour de sa naissance au ciel et non pas le jour de sa conception qui reste dans le secret.

Le moment du début se trouve dans le moment de la fin. Au plan philosophique, la mort n'est pas plus facile à définir que la vie.

Concernant le début de la vie, l'Eglise, au plan éthique, est attentive à deux éléments :

Le premier, qui est très oublié aujourd'hui, est appelé la dignité de la procréation. Ainsi la conception d'un être humain devrait résulter de la rencontre totale d'un homme et d'une femme, rencontre corporelle mais en accord des cœurs, des esprits, des libertés, une rencontre inscrite dans la réalité sociale par ce que l'on appelait traditionnellement les liens du mariage, une rencontre qui comporte cette célébration de la bénédiction de Dieu sur le couple que nous appelons le sacrement de mariage. Il faut bien comprendre que quand des enfants s'interrogent sur leur père, leur mère, sur ce qui fait leur raison d'exister, ils vont remonter jusqu'à la qualité de l'alliance de leurs parents ; c'est çà qui leur importe. D’où l’objection de l’Eglise sur les différentes formes d'anonymat promues autour de ces pratiques de procréation artificielle à cause du risque grave qu'une parole qui ne puisse pas se dire soit un secret, voire un mensonge. Les psychanalystes sont extrêmement sévères sur cela. Toutes les questions existentielles, les questions spirituelles qu'on peut se poser à propos d’une conception médicalement assistée ou quasi normale dans des conditions difficiles émergent de cette préoccupation première de la dignité de la procréation.

Le second point concerne évidemment l'embryon. L'Eglise affirme et répète contre vents et marées que, dès le début, l’embryon doit être respecté comme une personne qu’il soit in-vitro ou pas. Ce qui n'est pas très facile, car il est clair que l'embryon in-vitro ne se manipule donc pas. On doit lui donner le maximum de chance de vivre. Dans le cas contraire, le laisser dépérir de façon naturelle. Voici donc les prescriptions éthiques concernant le début de la vie.

Par conséquent, la dignité du vivant demande que l'on s'interdise tout geste délibéré de mort. Mais, cette dignité à la fin de la vie, demande une attention à la personne totale. Et donc, on peut comprendre pourquoi les autorités de l'Eglise n'ont pas été longues à soutenir la cessation des acharnements thérapeutiques abusifs avec des critères de proportionnalité concernant la légitimité d'entreprendre certains traitements. En même temps on a pu considérer, c'est ce qu'a fait la pape Pie XII, que l'enfantement dans la douleur, parmi d'autres douleurs, n'était qu'une conséquence, et non pas une loi de Dieu. Donc le chrétien a le devoir de traiter les souffrances et la douleur de son prochain. L'église soutient par là, bien sûr, tout ce qui se fait du côté de l'accompagnement. Il y a un accord fondamental entre ce que dit l'Eglise catholique à propos de la fin de la vie avec l'esprit et les pratiques des soins palliatifs et de l'accompagnement.

Un critère me semble important ; celui de la différence de paix, de dynamisme et de joie qui peut exister entre les services où l'on pratique, si l'on peut dire, une euthanasie obscure, honteuse et minable où personne ne se dit rien, ou tout le monde se sent en situation d'accusé, de futur accusé, ou de coupable, et les services où, affrontant cette question et s’étant donné les moyens d’en parler, on utilise de façon réfléchie les traitements de la douleur et on fait intervenir les pratiques d'accompagnement. Il existe alors un dynamisme et une vérité qui sont le signe d'une vraie vie. C’est sans doute là qu’on peut trouver le critère d'une intensité intérieure permettant de savoir si l'on agit dans le bon sens.

Il y a quelque temps, j'ai été frappé par un rapprochement entre deux personnages bibliques dont il nous est dit que tous les deux font un détour par rapport au chemin qu'ils croyaient vivre. Le premier, c'est Moïse, qui, voyant le buisson ardent, fait un détour pour aller voir ce qui se passe, et à ce moment là, il entend la révélation du Nom du Seigneur et de sa vocation. Il y a un autre personnage qui fait un détour. Il nous est présenté dans l'Evangile, dans la parabole du bon samaritain. Cet homme qui suit une religion plus ou moins bâtarde et qui voit, au bord de la route, un homme blessé. Avant lui étaient déjà passés des hommes de loi bien-pensants, aux normes de la religion et de la société ; ceux-là n'ont pas fait le détour. Le bon samaritain fait le détour, et devant le mystère d'un homme blessé, aussi incompréhensible qu'un buisson ardent, il s'arrête, il reconnaît, il découvre la présence du Seigneur.



Docteur Jean-Pierre Schnetzler au titre de la communauté bouddhiste

Je vais commencer par quelques considérations sur le bouddhisme en tant que tel car ce sont les réalités métaphysiques et la compréhension que nous en avons qui déterminent nos comportements éthiques. Il est donc logique de commencer par les considérations spirituelles et métaphysiques. C’est l’échelle de nos valeurs qui fixe le but que nous cherchons et qui détermine les moyens que nous utilisons. Le bouddhisme a toujours soutenu que les moyens utilisés déterminent la qualité des fins recueillies. Il ne peut donc pas être question dans la pratique bouddhiste de séparer la sagesse, l’amour, la compassion et l’action, c’est un principe fondamental.

Quel est le fondement du bouddhisme ? Quel est le souverain bien qu’enseigne le Bouddha ? Le nirvana qui signifie, en réalité, « extinction d’un feu qui fait souffrir ». De quel feu s’agit-il ? Celui de l’ignorance, de l’attachement aux passions. Le nirvana, c’est donc la libération d’un malheur, la libération de la souffrance qui est la caractéristique de l’être humain promis dès sa naissance à la maladie, à la vieillesse et à la mort. Le bouddhisme est souvent exprimé en quatre nobles vérités pédagogiques qui résument l’enseignement du Bouddha, lequel, dans le canon, reçoit un titre qui est celui de grand médecin. C’est le grand médecin de la souffrance universelle, celui qui apprend aux êtres humains comment se libérer, non de cette épouvantable condamnation, mais de ces insupportables insuffisances et imperfections qui sont celles de la nature humaine. Mais en quoi consiste essentiellement cette souffrance ? Plus que dans la douleur physique et morale inséparable de la nature humaine, elle consiste en l’impermanence des phénomènes qui fait que la vie est comparable à un insecte qui naît le matin et qui meurt le soir. Mais, plus fondamentalement encore, le fondement de la souffrance est l’imperfection fondamentale qui nous sépare de l’absolu, parce que nous nous imaginons être limités dans l’existence temporelle et charnelle d’ici-bas.

Le cosmos et l’homme sont constitués par trois mondes hiérarchisés, c’est la tri-partition chrétienne primitive, le corps, l’âme et l’esprit qui, dans le monde comme chez l’homme distingue, sans les séparer et sans les couper, la réalité matérielle de la réalité mentale et de la réalité spirituelle. Si la hiérarchie est respectée les hommes sont heureux, si elle est oubliée, ils souffrent.

Jusque là , il n’y a pas de différences notables avec ce que vous connaissez et ce que vous avez déjà vu ou pratiqué ; la voie de la libération dans le bouddhisme dépend des trois parties fondamentales classiques que sont l’éthique, la sagesse, et la méditation. Sous cet angle, comment le bouddhisme définit-il donc ce qui est bon ou mauvais ? Ce qui est vertueux, traduction erronée d’un terme canonique qui signifie « fondamentalement intelligent et adapté au réel », c’est ce qui est conforme à la vérité, à la totalité de la vérité. C’est lorsque nous voyons la totalité d’un problème que nous pouvons y donner une réponse correcte.

Les difficultés commencent en ajoutant, ce qui est propre au bouddhisme, les notions de transfiguration et de réincarnation. Car c’est cela qui détermine de façon précise les comportements liés à la vie et à la mort. Je fais ici allusion aux travaux de mon collègue Stevenson professeur de psychiatrie à l’université de Virginie, qui a passé quarante ans à étudier les enfants qui exprimaient spontanément des souvenirs de vies antérieures, travaux récemment vérifiés par quatre équipes universitaires différentes qui ont authentifié ses résultats. Jusque là, la certitude de l’existence en des souvenirs de vies antérieures dans le bouddhisme étaient tributaires de l’enseignement du Bouddha qui dit les avoir retrouvés la veille de son éveil, c’est d’ailleurs cela qui lui a permis de comprendre l’articulation de composantes du caractère, au travers des existences successives, de découvrir et de décrire ce que l’on appelle la loi de causalité. Celle-ci ne se limite pas à l’intérieur d’une existence mais passe au travers de la barrière de la mort, c’est le Karma qui signifie simplement l’acte. La loi du karma est simplement la loi de causalité.

Dans la succession des vies antérieures, Steevenson constate que persiste la personnalité antérieure, témoignage de la puissance des déterminismes psychologiques qui limitent la liberté individuelle par le travail de la loi de causalité. L’être est donc ce qu’il est, en conséquence de ce qu’il a fait, aujourd’hui, hier et dans les vies antérieures ; et il sera demain, en conséquence de ce qu’il fait aujourd’hui. Il est l’héritier de ses actes, et quand on fait un héritage on accepte l’argent et les dettes. L’individu est donc totalement responsable de ce qu’il est. Responsable, au sens où il doit accepter et subir les conséquences de ses actes et en répondre.

Le karma est la loi de la cause et de l’effet. Ce n’est ni une punition, ni une récompense. Il n’y a ni juge ni partie. Son aspect impersonnel dédramatise les situations, si l’on en comprend clairement le fonctionnement. La sagesse, c’est la compréhension des choses telles qu’elles sont, et non pas telles que nous aimerions qu’elles soient ou telles que nous les craignions, ou telles que nous avons peur qu’elles soient.

Ces principes précisés, quelles en sont les conséquences ? L’être à renaître résulte de trois facteurs. La semence paternelle, la semence maternelle et le psychisme d’un défunt en quête de renaissance. C’est la conjonction de ces trois qui réalise la naissance d’un être humain. Donc un être humain commence lorsque les gamètes se réunissent et qu’un être à renaître choisit de se réincarner dans ces conditions là. La nature humaine dans son intégralité est donc présente dès l’apparition de la vie, et il est souhaitable qu’elle soit respectée dans sa dignité, intégralement, dès le début. A quoi, maintenant sert la vie ? Et bien à se libérer… !

Pour être enfin capable de conduire autrui avec sagesse et compassion dans les mêmes voies de libération. Il faut donc pour cela offrir à l’être qui va naître les meilleures conditions possibles. Un certain nombre de témoins dont le cas a été analysé par Steevenson se souviennent de l’espace temps compris entre leur mort précédente et leur naissance suivante. Un certain nombre d’entre eux se souviennent avec précision des raisons pour lesquelles ils ont choisi leurs parents. C’est fort intéressant car cela nous montre que tout peut exister : l’aveuglement passionnel le plus stupide ou le choix le plus raisonnable et le plus aimant. Il importe donc que les parents répondent avec sagesse et compassion au choix dont ils ont été l’objet. Il va donc de soi dans cette perspective que l’avortement doit être proscrit car c’est un meurtre.

En revanche, le contrôle des naissances par la prévention de la fécondation est non seulement autorisé, mais chaudement conseillé, car si les conditions nécessaires à un heureux accueil du futur nouveau né ne sont pas présentes, ce n’est vraiment pas un service à lui rendre que de le faire naître dans des conditions défavorables.

Ces conclusions sont évidentes, elles ont toujours été acceptées dans le monde bouddhique. En revanche les problèmes de la bio-éthique n’ont pas encore fait l’objet à ce jour de délibérations, car il n’y a eu ni examen, et encore moins consensus, Les principes permettent de dire avec une certaine confiance que le marché des embryons est impensable, on n’a pas le droit de traiter l’embryon comme une marchandise biologique pour le plus grand profit du biologiste ou de son organisation financière de tutelle. Si le traitement de la stérilité n’est évidemment pas condamnable, que faire des embryons surnuméraires ? En ce qui concerne les cellules souches, il est bien évident que c’est un merveilleux moyen pour la médecine. Le seul problème est celui de leur obtention.

Qu’elle est maintenant la vision bouddhique de la mort ? Là encore, le bouddhisme ne raisonne pas comme les occidentaux ! Car pour le bouddhisme, la vie est l’union de la naissance et de la mort, ces deux processus complémentaires étant indissociables. Psychologiquement, nous survivons par la mort nécessaire d’une partie de notre matériel psychologique. Si je ne meurs pas à mon état d’enfant, je resterais un enfant toute la vie, je ne serais jamais un adulte. Si je ne meurs pas à l’état d’adulte, je ne deviendrais jamais un vieillard acceptant, enfin, de disparaître. Donc, la mort psychique est indispensable et la mort psychique consciente de son but aboutit à la réalisation spirituelle. La mort est donc un moment favorable, extrêmement précieux, pour faire une partie du travail qui n’a pas été fait.

Dans cet état intermédiaire après la mort que les tibétains appellent le Bardo, le défunt traverse des étapes psychiques variables, comparables tantôt à un cauchemar, tantôt à un rêve lucide, dont il peut sortir, soit pour aller dans des paradis continuer son travail spirituel par la contemplation de la réalité ultime, soit revenir sur terre pour faire son purgatoire sur terre. Dans cette perspective, les consignes éthiques propres à la préparation de la mort sont de tenter tout ce qu’il est possible de faire pour aider le mourant à faire un bon usage de l’épreuve qu’il traverse et à réussir son examen de passage. Voir la mort en face, l’accepter clairement, abandonner tout ce qui peut être abandonné, c’est le résumé de l’hygiène bouddhique du pratiquant de sa propre mort.

Un dernier mot sur le suicide et l’euthanasie. Le suicide est évidemment une erreur. Quant à l’euthanasie active, aux yeux des bouddhistes, c’est un meurtre affublé d’un joli nom grec, dissimulé par une idéologie du droit de mourir dans la dignité. Le souhait d’être le maître parfait de notre vie matérielle est trop conforme à l’idéal contemporain du pouvoir technologique pour qu’il ne s’étende pas à la mort, qu’il voudrait bien planifier. La réification de l’être humain est en bonne voie financière, mais à quel prix ! Seule une vision de l’être humain comme étant de nature tout à la fois spirituelle, psychique et corporelle pourrait sans doute interdire de ne pratiquer qu’une logique purement comptable et scientiste. C’est pourquoi j’ai été particulièrement heureux de présenter ce soir le point de vue bouddhique en association et en collaboration avec les autres voix religieuses et spirituelles.

 

L'assistance est concentrée, soeur Andrée toujours prête à donner un conseil de lecture et nos intervenants très attentifs à la parole de l'autre.

 

Crédit photographique: association Un jour pour construire l'homme

 

 

 

 

Merci à tous