Itinéraire spirituel en Arles
Arles, capitale des fêtes taurines où la feria tauromachique est une tradition, que dis-je une religion, Arles qui perpétue chaque année le sacrifice du taureau primordial tous les ans.
Arles, étape sur le chemin qui mène au Champ de l’Etoile quelque part vers l’occident où il a pour nom Compostelle.
Arles, ville de lumière et d’inspiration de Van Gogh dont sept monuments sont classés au Patrimoine Mondial de l’Humanité par l’Unesco.

C’est à Pâques pour la fameuse feria pascale que l’on ira en Arles – de préférence[1] - mais en prenant soin de séjourner ici au moins trois jours car il faut s’imprégner en douceur de l’atmosphère toute particulière de cette ville dédiée, faite de débridement et de recueillement. En Arles, le sens du rituel est une seconde nature.
Le boulevard des Lices
Où que vous ayez votre gîte, rejoignez le boulevard des Lices – c’est à dire des tournois et des courses – sur lequel deux parkings sont à votre disposition[2]. Vous vous arrêterez alors dans le jardin public pour respirer les senteurs d’Arles, goûtant avec Van Gogh la magie du lieu ;
“ Ce jardin a un drôle de style, qui fait qu’on peut fort bien se représenter les poètes de la Renaissance ; le Dante, Pétrarque, Boccace, se baladant dans ces buissons sur l’herbe fleurie…Pour trouver le caractère réel des choses d’ici, il faut les regarder et les peindre très longtemps… Le soleil a un rayonnement de soufre pâle et c’est doux et charmant comme la combinaison des bleus célestes et des jaunes dans les Vermeer de Delft. Je ne peux peindre aussi beau que cela… C’est des platanes communs, des sapins en buissons raides, un arbre pleureur et de l’herbe verte. Mais c’est d’une intimité. Il y a des jardins de Manet comme cela. ” Lettre à Théo mi-septembre 1888.
Vous descendrez le boulevard jusqu’à la rue Jean Jaurès où vous prendrez à droite la rue Jean Jaurès. Arrivé place de la République, vous dépasserez Saint Trophime et tournerez d’abord à gauche derrière l’Hôtel de ville rue Plan de la Cour pour vous rendre dans un premier temps aux Cryptoportiques.
L'épreuve de la terre aux Cryptoportiques
Des degrés qui s’enfoncent par paliers successifs dans le ventre de la terre, une odeur et une sensation particulières qui commencent à entrer en vous, la pénombre peu à peu et l’impression de ne pas être seul tout en étant loin de tout. On passe le seuil, petite porte latérale qui ouvre sur deux galeries interminables, basses et voûtées, à peine éclairées par des lampes blafardes. Au fond en face un chapiteau illuminé comme un phare au bout de la nuit. Avancer sous les gouttes qui suintent du plafond ; laisser sur sa gauche de petites pièces, d’autres salles accessibles par quelques marches. Les pas qui résonnent dans un silence impressionnant. Une autre galerie sur la droite où le noir est plus dense et les passages plus nombreux. Cul de sac. Hier grenier à blé. Aujourd’hui, labyrinthe intérieur, enfoui dans les entrailles de la terre, face à soi-même.
Retrouver l’air libre et remonter vers Saint Trophime en longeant la façade nord de l’Hôtel de Ville.
Se situer dans la ville en remontant du sous-sol. Car en nulle autre qu’en Arles ne peut être reconnu le caractère grandiose de l’urbanisme romain. Le quadrillage de la ville actuelle suit celui de la cité romaine, permettant de lire le plan de l’Arelas augustéenne suivant l’orientation du Decumanus, le grand axe transversal de la cité, tracé de l’est à l’ouest. Sur l’un des côtés ouvrant sur le forum, s’élevaient donc les “ Cryptoportiques ” formant un quadrilatère de 105 mètres sur 61 m, bordé d’une double galerie voûtée en berceau, à demi-souterraine sur trois faces, grenier à blé de la colonie. Il était flanqué à l’ouest d’une cour dallée terminée par une exèdre à colonnade, ornée de douze niches, sans doute le Dodékathéon, à l’imitation des cités helléniques d’Asie Mineure où étaient dressées les statues de douze grands dieux. Sanctuaire d’Arles donnant lui même accès au génie de la colonie, en partie dégagé au cœur du Museon Arlaten, il était illustré par les légendes gréco-romaines d’Hercule et des Niobudes. La façade nord des Cryptoportiques supportait un temple tétrastyle.
S’arrêter un instant devant le banc de pierre à quatre degrés, gradins où les consuls de la République d’Arles rendaient le justice au XIIIè siècle. Il est situé sur l’emplacement du forum romain, déjà lieu de pouvoir municipal. Accolé à la façade nord de l’Hôtel de Ville, il permet d’en comprendre l’évolution ; d’abord le Palais des podestats du XIIIè siècle dont la façade surmonté de créneaux comporte deux fenêtres géminées , une partie du XVe siècle dont les ouvertures à meneaux sont ornées de fines moulures, enfin l’hôtel de ville construit en 1675 par Jules Hardouin Mansart, architecte de Versailles, et l’arlésien Jacques Peitret dont le décor s’apparente à la grande architecture classique française. A l’intérieur, la voûte plate qui couvre le vestibule est un chef d’œuvre de stéréotomie (taille de la pierre).

Puis tourner à droite et s’émerveiller.
S’émerveiller devant le portail de Saint Trophime
dans toute la splendeur de ses décors et sa restauration récente. Le somptueux portail de Saint Trophime - qui ne peut être séparé de celui de Saint Gilles en Languedoc sur l’autre rive du delta - est unique en Provence. Les deux sanctuaires, comme deux colonnes gardant le seuil du Rhône, répondent ainsi aux nécessités de leur renommée et de leur fonction car c’est là que les pèlerins en route vers Saint Jacques de Compostelle ou vers Rome viennent vénérer les saintes reliques.
Décoré de fait comme une châsse, abrité par un fronton aux rampants mollement inclinés, plus proche du temple que du gâble gothique (pignon ajouré), ce portail a la noblesse de l’arc de triomphe. Ses personnages hiératiques, traités en bas reliefs dans les entrecolonnements des pieds-droits, semblent soutenir l’édifice comme s’ils en étaient les piliers : mais la grâce de l’art gothique a dessiné le vol d’angelots qui meublent les voussures du portail et la frise des élus et des damnés du jugement dernier.
Après avoir éprouvé les profondeurs de la terre aux Cryptoportiques, le portail est un livre où l’on découvre l’histoire de l’humanité, depuis le Paradis terrestre jusqu’au jugement dernier. Livre d’histoire, livre de prière, illustration du voyage de l’âme sur la route de l’Etoile de Saint Jacques.
Au tympan apparaît pour la dernière fois dans sa terrible majesté le dieu de justice de Moissac, Beaulieu et Chartres. Christ assis et couronné, bénissant de la main droite, la main gauche sur le Livre est assis dans la chaise curule. Il est entouré des symboles des quatre évangélistes. Au linteau de la porte, les douze apôtres assis sur un banc tiennent chacun un livre fermé sur les genoux. Se rattachant au linteau de la porte, les élus marchant vers le Christ et à droite, l’ange au glaive de feu garde la porte du Paradis où se présentent les Réprouvés qui rejoignent la file des damnés. Ceux-ci, tournant le dos, marchent nus au milieu des flammes de l’Enfer. Rappel des scènes édifiantes de la venue du Christ (l’Annonciation, le Songe de Joseph, l’Adoration des Mages, la Colère d’Hérode, la Fuite en Egypte, le massacre des Innocent), exaltation des saints majeurs, particulièrement des deux patrons de la Primatiale, saint Etienne et saint Trophime, le tympan est un catéchisme de pierre destiné à instruire le fidèle.
Du reste plus près de sa vue, sur les socles des colonnes, des saynètes illustrent la lutte de l’homme contre le péché, représenté en Arles par le Lion androphage: à gauche, Samson triomphe en terrassant le lion, signe que la Foi écrase le malin, mais succombe à la tentation de Dalila, à droite Daniel en méditation subjugue les deux lions de Cyrus parce que le mal reste impuissant devant la force morale du chrétien. Ce que ne manquent pas de rappeler très clairement les retours du portail.
Après cette leçon de morale, le pèlerin est à même d’entrer dans l’espace sacré. Saisi par la hauteur de la voûte qui dépasse vingt mètres, par l’élancement de la nef, par la pureté des lignes et leur dépouillement, il s’avance avec recueillement entre les piles cruciformes caractéristiques de l’art roman provençal. Augmentée d’un tiers de sa longueur dans la seconde moitié du XVè siècle par la construction d’un nouveau chœur et d’une abside pentagonale, la primatiale présente plusieurs visages ; la basilique primitive du Ve siècle, la période romane du IXe au XIIe siècle sous le vocable de Saint Etienne puis de primatiale Saint Trophime à partir du 29 septembre 1152 ; Saint Trophime qui avait la réputation d’avoir consacré le cimetière des Alyscamps en présence du Christ, descendu spécialement du ciel pour présider la cérémonie ! Enfin la période gothique à partir de 1423 sous l’évêché du bienheureux Louis Aleman. C’est à la frontière des deux styles que se situe dans la travée de gauche la chapelle des reliques. On s’y recueille devant les os de la jambe de saint Roch, un os de sainte Anne, le crâne de saint Etienne, un morceau du bois de la croix de saint André, et les reliques de Sainte Ursule, des fondateurs de l’église d’Arles, Saint Trophime, premier évêque d’Arles, Saint Etienne, premier martyr chrétien, Saint Virgile, archevêque d’Arles, vicaire du pape en Gaule à la fin du Vie siècle, Saint Laurent, Sainte Marthe, Sainte Anne conservée dans un superbe buste reliquaire et surtout Sainte Marie Jacobée et Sainte Marie Salomé, les Saintes Maries de la Mer.
Après s’être recueilli, le pèlerin visitera la nef, s’arrêtant devant quelques pièces remarquables ; deux statues de la Vierge à l’enfant, l’une à la stature hiératique sculptée au XVIIè siècle dans du marbre immaculé par Murano à laquelle est liée deux miracles, l’autre, toute de douceur et de tendre réalisme dans la façon dont elle porte l’enfant, peinte sur du calcaire, date du XIVè siècle (malheureusement placée dans une niche baroque XVIIè siècle), trois tableaux du peintre flamand Finsonius (1610-1614). Une peinture sur bois anonyme du XVIe siècle dans le croisillon sud aux couleurs éclatantes sur fond or représenterait un Concile provincial sous le patronage de la Vierge pour juger l’Evêque de Riez accusé d’avoir dilapidé l’argent et que l’on reconnaît aisément à sa mine déconfite et à sa bourse plate ! Là encore, l’image est forte pour que le pèlerin comprenne le message La chapelle Saint Genès dont l’autel est un magnifique sarcophage du IVe siècle représentant le passage de la Mer Rouge et dans le bas-côté nord, le sarcophage paléochrétien à double registre provenant de Saint Honorat des Alyscamps. Des colonnes torsadées supportent des frontons triangulaires ou des arcs surbaissés et isolent diverses scènes de l’Ancien testament. Au centre le Christ accompagné d’un coq annonce à Pierre son reniement.
Chef d’œuvre architectural de la Provence, la pierre du portail a fait l’objet d’un traitement micro chirurgical qui a duré sept ans. Depuis 1998, il a retrouvé toute sa fraîcheur et son rayonnement. Du noir à la couleur pierre, les visages du portail ont repris vie tandis que le regard des apôtres s’affirment, dévoilant une merveille insoupçonnée après des heures de micro sablage, leurs yeux incrustés de lapis-lazuli. Voilà bien la découverte la plus poétique de cette guerre de sept ans contre les ravages du temps !
Le cloître de Saint Trophime n’a pas eu la chance du portail[3] ; il est tout noir et triste, pansé en maints endroits de sparadrap chirurgical blanc donnant un effet contrasté pour le moins surprenant ! Il fut construit grâce aux aumônes des pèlerins et aux revenus de la ville au XIIe siècle quand la réforme grégorienne imposa la vie cloîtrée aux chanoines, groupe de prêtres chargés d’assister l’évêque dans la gestion de son diocèse et d’assurer la prière liturgique chantée de jour comme de nuit; il est donc capitulaire et non conventuel. Lesdits chanoines habitués selon la Règle d’Aix à demeurer en ville et à vivre de leur fortune personnelle, réintégrèrent donc une vie communautaire pauvre, ce qui ne fut pas sans douleur.
Lors de sa première restauration au XIVe siècle, les galeries sud et ouest sont refaites dans le style gothique, celui-ci venant s’ajouter également aux réminiscences romaines sous forme de colonnettes provenant du théâtre antique et aux apports de l’époque romane. Mélange de styles pour un ouvrage d’art d’une grande élégance et richesse de décoration, la galerie située à l’est prolonge l’enseignement par l’image du portail de Saint Trophime. L’iconographie des chapiteaux y est consacrée à l’incarnation et à la vie humaine du Christ tandis que la galerie nord, la plus ancienne, où chaque arcade est soutenue par des colonnes géminées en marbre, présente l’illustration de la divinité du Christ et l’exaltation des saints patrons de l’église d’Arles ; on y voit particulièrement sur le pilier Nord Ouest saint Trophime entre saint Pierre et saint Jean qui soutiennent ce coin de cloître de la même façon qu’ils soutiennent le portail. Certaines saynètes sont d’une grande finesse, parfois même plus facilement appréciables sur le livre-guide que sur place du fait du mauvais état de conservation du cloître.
Après cet itinéraire spirituel très condensé, on aura envie de prendre un peu de repos et de nourriture terrestre. Il est facile de se restaurer dans les nombreux restaurants situés dans et autour de la rue de la République où l’on peut déambuler en toute tranquillité puisqu’il s’agit là du quartier piétonnier ; il nous conduit au Museon Arlaten[4], musée de tradition qui mérite une petite visite en début d’après-midi, comme à « l’espace Van Gogh », sur le site de l’ancien hôpital qui accueillit le peintre[5], vaste complexe à l’architecture superbe qui mêle avec bonheur ancien et contemporain, tradition et vision d’avenir de la ville, siège de la vaste médiathèque et des éditions Actes Sud. Un lieu agréable à la promenade.
Les Antiques: le théâtre
L’après-midi sera consacrée aux Antiques. D’abord le théâtre antique, qui culmine en haut de la rue du cloître, étroite et mystérieuse. Les anciens gradins de pierre taillée sont organisés sur un structure des salles voûtées rayonnantes descendant vers un orchestra réservé au chœur dont le sol offre ses couleurs encore fraîches dues au dallage de cipolin vert encadré par de la brèche rose. On rêvera un instant devant les vestiges de la scène dont ne subsistent de la splendeur que deux colonnes de marbre surmontées d’un fragment d’entablement comme une porte ouvrant sur un autre monde, celui du spectacle et des masques, ô combien ritualisé.[6] Il existait du reste une immense mascarade dans les temps anciens en Arles pour le nouvel an et c’est l’évêque Césaire qui tenta d’assagir ces manifestations orgiaques. Il transforma les rites païens en rites chrétiens : c’est ainsi que les balationes en l’honneur de Cybèle, la Déesse-Mère des romains, devinrent les Rogations des chrétiens. Toutes deux célébrant la terre féconde.
C’est ce pas que nous franchirons nous aussi en nous rendant d’abord à Notre Dame de la Major. Pour cela, nous contournerons l’amphithéâtre des Arènes immédiatement sur notre droite place Barnier, laisserons la rue du Grand Couvent sur notre droite et prendrons la prochaine qui mène à la place de la Major, lieu de la grand-messe de la Saint-Georges où les gardians s’en remettent annuellement à la protection du saint sous les auspices de la déesse-mère, puisque nous sommes là sur un ancien temple dédié à Cybèle où les arlésiens vinrent jusqu’en 1602, c’est à dire récemment à l’échelle historique, vénérer les seins nourriciers de la Vierge. Sous le seuil du portail, dans une citerne, on a du reste retrouver un autel de Bona Dea, aux oreilles caractéristiques. Il est vrai que ces deux appendices, ouvertures jumelles du visage, symbolisent l’appel des prêtresses à la clémence de Cybèle la Bonne Déesse. [7]
Les Arènes

Puis l’on revient vers les Arènes. Sur une gravure de 1666 signée de Peyret, la ville se blottit à l’intérieur du bâtiment romain, retranchée en position défensive. Car les arènes, transformées en forteresse au VIIIè siècle après la chute de l’Empire romain, abritèrent jusqu’à trois cents maisons, deux chapelles dont l’église Saint Genès premier patron d’Arles qui refusa de transcrire un édit persécutant les chrétiens, des placettes.
Majestueuse de l’extérieur, il faut d’abord admirer l’architecture particulière car cette vaste plate forme a été directement taillée dans le rocher à l’époque flavienne, c’est à dire dans la dernière décennie du Ier siècle après Jésus Christ. Par ailleurs, elles représentent une prouesse technique ; l’organisation des gradins accessibles par des escaliers disposés alternativement permettant à vingt mille spectateurs de sortir ensemble. Aujourd’hui les arcades supérieures de la façade se détachent sur le ciel : Ocre sur bleu en lignes pures et les arènes nues sont tristes et froides. Il faut s’asseoir face au toril, fermer les yeux pour faire abstraction des tubulures et des gradins métalliques qui viennent se substituer ou se superposer à la pierre détruite et s’imaginer, un après-midi de Pâques quand la foule gronde alentour et que la cloche tinte… “A la cinco de la tarde ”.
Architecture, forme, disposition des arènes sont hautement symboliques puisque la corrida est un spectacle à la « beauté inacceptable », mais aussi un « fait anthropologique où l’on célèbre l’éternel retour de la lutte entre la mort et la vie » selon les termes de Bernard Millet à propos des rencontres internationales de la photographie sur ce sujet en 1999, une véritable cérémonie codifiée prolongeant des rituels antiques. ELles sont au cœur de cette célébration taurobolique. Lors de la fameuse feria du week-end pascal, on présente au public des corridas avec matador de toros, rejoneador (torero à cheval) et novillades (jeunes matadors non confirmés n’ayant pas reçu l’alternative). Mais sur le boulevard des Lices non loin de là, la foule fuit parfois devant un taureau lâché en pleine rue, encadré des manadiers au trident fiers et aux cuisses vigoureuses. Car la feria est une dédicace pleine de sensualité, vestige et prolongement d’une tradition puissante dédiée à Cybèle et Mithra.
Parce que la feria est une dynamique de groupe et non une fête individuelle, il faut se fondre à la foule, vibrer à la corrida, danser sur les rythmes des pena, les groupes musicaux, partager le verre de l’amitié dans les bodegas, faire chanter les couleurs de la vie et la lumière du cœur. Car un jour de féria, le beau temps est à l’intérieur de soi.
Pour le garder, riche et intact, il faut prendre le temps de l’intérioriser. C’est ainsi qu’on passera un petit matin ou une fin de soirée[8] au cœur des Alyscamps.
Les Alycamps
Sous les arbres de Judée, y reposent les âmes des arlésiens de toute éternité … et de très beaux souvenirs légendaires. Alycamps, champs de mémoire. On dit qu’on allongeait les corps dans un tonneau enduit de poix sans oublier de glisser une pièce de monnaie dans leur main ou les plis de leur vêtement. On les confiait alors au fleuve comme Moïse fut confié au Nil. Les radeaux funéraires dérivaient lentement jusqu’à la rive gauche où ils étaient attendus pour être transportés jusqu’aux Alyscamps. On pouvait également les confier à des chevaux dressés qui descendaient par les chemins de halage jusqu’au même endroit. Ce voyage sur une barque mortuaire ou sur un animal passeur n’est pas sans rappeler certain texte du “ Livre des Morts Egyptiens ”. Exalté avec talent dans sa nouvelle “ Nerto ” par Frédéric Mistral, évoqué par Dante dans “ La divine comédie ”, ce lieu est véritablement magique :
“ (on voit) dans Arles où le Rhône a des flots plus dormants ;
Les sépulcres épars faire saillir la terre,
Ainsi de toutes parts dans ce champ de misère ;
Mais l’aspect en était plus affreux, plus amer.. ”
Dante, "L’enfer - chant neuvième". Traduction Louis Ratisbonne
Il faut y venir un matin d’avril, juste un peu après la pluie. Elle aura balayé le ciel sur lequel se détachera encore mieux la tour de lanterne octogonale à double arcature romane de l’église Saint-Honorat. Les arbres de Judée en fleur se pencheront au-dessus des tombes comme des pleureurs versant des larmes lilas et les sept cyprès recueillis dans l’enceinte de l’église se dresseront un peu plus que de coutume, tout fiers qu’ils sont d’avoir eu les faveurs de Van Gogh qui y peignit quatre toiles. “ Je crois que tu aimerais la chute des feuilles que j’ai faite. C’est des troncs de peuplier lilas coupés par le cadre là où commencent les feuilles. Ces troncs d’arbres comme des piliers bordent une allée où sont à droite et à gauche alignés de vieux tombeaux romains d’un lilas bleu. ” Lettre à Théo novembre 1888 . Faites abstraction du ronronnement des voitures au loin pour privilégier l’appel joyeux des moineaux. Romantique, le décor ne le sera pas moins que votre cœur, gagné à la légèreté, à la sérénité du lieu et de l’instant et vous comprendrez mieux pourquoi les Arlésiens, il y a bien longtemps, voulaient reposer en paix aux Alyscamps.

Et vous direz avec Chateaubriand « jamais je n’ai rencontré de lieu qui m’aie plus tenté pour y mourir»
Alysii campi, Champs Elysées, telle est la voie conduisant aux royaume des morts les guerriers valeureux. Dans l’antiquité, les cimetières étaient toujours extérieurs à l’enceinte des cités, le plus souvent implantés le long des grands axes routiers. Dès le début de l’Empire, tombes à incinération, sarcophages et mausolées s’égrènent donc le long de la via Aurelia. Mais c’est à l’époque paléochrétienne que la nécropole prit toute son importance avec l’inhumation du martyr Saint Genest au Ve siècle. Sans doute faut-il voir dans la ferveur qu’inspira ce lieu la projection du culte rendu au jeune martyr. Ce greffier romain paya de sa vie le refus d’inscrire un édit de persécution contre les chrétiens. Sa très grande renommée fit de lui un compagnon recherché au royaume des morts par de très nombreux fidèles qui souhaitaient reposer aux Alyscamps, ce qui rapporta beaucoup aux archevêques d’Arles lesquels, avant de reposer eux-mêmes dans un endroit si bien fréquenté, ne purent faire moins que de transformer vers 1040 la chapelle Saint Etienne en prieuré Saint Honorat dépendant de l’abbaye Saint Victor de Marseille avant de reconstruire l’église en style roman au XIIème siècle. Elle se dresse, majestueuse au bout de l’allée des Sarcophages ; véritable allée d’honneur constituée de tombeaux sculptés soigneusement rangés à l’ombre des cyprès par les bons soins des Minimes désireux au XVIIIème siècle d’organiser une sorte de musée d’art antique. Une partie de ces milliers de cercueils de pierre qui se pressaient dans l’enceinte est désormais conservée à l’IRPA.

La nécropole devint une étape obligée du pèlerinage de Saint Jacques de Compostelle et les chansons de geste ne manquèrent pas d’y situer les combats de Charlemagne contre les Sarrasins pour expliquer l’abondance des tombes. C’est avec étonnement que le promeneur découvre les symboles gravés dans la pierre de certains socles de “ l’Allée des Sarcophages ” et qu’il pourrait qualifier de “ compagnonniques ” ou “ maçonniques ”. D’après les renseignements fournis par l’IRPA, il s’agit là en fait de résurgences égyptiennes participant d’un rituel spécifique destiné à éviter que le mort ne revienne sous forme de “ fantômes ”, le mot devant être pris au sens large. Ainsi on mettait le défunt “ sous herminette ” pour mieux le protéger ; un seul fil à plomb sur le sarcophage représente la rectitude du défunt tandis que deux fils à plomb symbolisent l’égalité devant la mort. On trouve également nombre de perpendiculaires. Ces trois outils sont réunis sur un même sarcophage à droite au milieu de l’allée alors qu’on arrive en vue des abords de l’église. Parfois, on reconnaît la trace du ciseau marquant régulièrement la pierre sur toute sa longueur. Quant à certains couvercles, ils sont ornés aux quatre coins de têtes à la bouche ouverte comme autant de masques de tragédie représentant la douleur de ceux qui restent.
Histoire-mémoire-espoir
Au pèlerin touriste qui s’est ressourcé un matin en visitant d’abord - pour une petite purification symbolique après la fête - les thermes de Constantin situés à l’autre bout de la ville sur le bord du Rhône puis qui aura remonté à pied la rue de l’hôtel de ville jusqu’au bout, traversé la place de la République et vu les statues des apôtres du portail de Saint Trophime se réveiller sous l’invite du soleil levant puisqu’ils font face à l’est, levant le nez un peu partout pour admirer les façades des somptueuses demeures du quartier des thermes ainsi que des rues Raspail et de la rue des Arènes, puis qui aura repris le boulevard des Lices pour enfin descendre plein ouest l’avenue des Alyscamps sur la droite jusqu’à ces champs de mémoire, lieu magique, je dirai avec Paul Jean Toulet dans "Romances sans musique":
« Dans Arles où sont les Aliscans
Quand l’ombre est rouge, sous les roses,
Et clair le temps,
Prends garde à la douceur des choses.
Lorsque tu sens battre sans cause
Ton cœur trop lourd ;
Et que se taisent les colombes :
Parle tout bas, si c’est d’amour,
Au bord des tombes ”
Laurence Fritsch-Ory
Crédits photographiques: La photo de Mehdi Savahli est de Bruno Modica, les autres de l'auteur.
--------------------------------------------------------------------------------
[1] Ou encore pour la fête des Gardians (week-end du premier mai), les fêtes d’Arles (14 juin au 2 juillet), la feria d’été (30 juin et 1e juillet), la feria du riz (7 au 9 septembre), les fêtes des prémices du riz (15 et 16 septembre), les journées du patrimoine (15 et 16 septembre) – L’office du tourisme propose un billet groupé pour visiter tous les monuments (pass monuments ou circuit Arles antique) très intéressant.
[2] Le premier se trouve entre la maison des associations et la poste en face du jardin, un autre au bout de la rue Victor Hugo près de la Tour de Mourgues
[3] On peut s’attarder dans le cloître puisqu’il n’est pas fermé à l’heure du déjeuner.
[4] Attention, le Museon Arlaten est fermé les jour de la fête des Gardians le 1e mai.
[5] Il arriva un jour de février 1888 dans Arles couvert de neige et s’installa à l’auberge Carrel. Très vite il parcourt la région et s’enthousiasme chaque jour un peu plus « des couchers de soleil orangé pâle, faisant paraître bleus les terrains . Des soleils jaunes splendides ”. Cet homme du nord possédant dans son thème astral le soleil au zénith, c’est à dire au milieu du ciel, avait finalement accompli son chemin vers “ la plus haute note jaune ” enfin trouvée. C’est du reste dans “ la maison jaune ”, malheureusement entièrement détruite par un bombardement allié durant la Seconde Guerre mondiale, qu’il s’installa le 23 octobre 1888. C’est là, deux jours avant Noël, que Vincent se mutila l’oreille droite après une très difficile dispute avec Gauguin venu le rejoindre, ce qui devait entraîner son premier séjour à l’hôpital.
[6] Une partie de la statuaire du fond de scène majestueux, composé d’une centaine de colonnes superposées sur trois niveaux, se trouve au Musée de l’Arles Antique, l’IRPA, le grand triangle bleu d’architecture contemporaine situé comme une proue au sud de la ville entre le Rhône et l’Ecluse.
[7] On notera que gagner les oreilles du taureau dans les arènes constituent une haute récompense. Concernant ce symbolisme, se reporter aux deux itinéraires sur les vierges noires et sur le taureau divinisé.
[8] Autant que le permettent les horaires d’ouverture de 9h à 12h et de 14h à 17h30 ou 18h30 en fonction des saisons !